Une contre-histoire du mouvement LGBT

Entretien avec Irène Laborieuse.

(À Frédéric Cuif, à Manuelle Bauduin, à Marguerite Duras)

Moi : J’aimerais m’adresser à la militante que vous êtes ou que vous étiez jusqu’à un passé très récent. Qu’est-ce qui vous lie aujourd’hui à la communauté LGBT ? Quel regard portez-vous sur le mouvement LGBT ?


Irène Laborieuse : Le mouvement LGBT est le mouvement des homosexuels, bisexuels, transsexuels qui entrent dans l’histoire. Nous sommes entrés dans l’histoire au moment où le monde en sortait. L’idée de progrès était morte quelque part à Hiroshima et Nagasaki… Alors : la littérature, les chansons, la poésie mais aussi Bayard Rustin, la Marche pour les droits civiques, les émeutes de Stonewall, de Greenwich Village… Tout cela m’a fait entrer dans l’histoire, tout cela nous fait entrer dans l’histoire… L’histoire du mouvement LGBT est un peu mon histoire. Et mon histoire est d’une certaine façon l’histoire du mouvement LGBT comme elle est également et en tout point une contre-histoire de ce mouvement. Quant à la communauté, c’est autre chose. C’est quelque chose que j’ai longtemps considéré comme hors sujet dans mon travail, dans mon œuvre.


Moi : Pourtant, vous avez donné vos premiers récitals dans les lieux gais et lesbiens de la capitale, dans les lieux et les théâtres de la communauté…


Irène Laborieuse : Parfaitement. Mais il me semble que dans cette communauté, dans ce théâtre-là, je ne pourrais plus exister désormais qu’en paria.


Moi : Comment l’expliquez-vous ?


Irène Laborieuse : Il y a plusieurs raisons à cela… Ma radicalité, mon populisme et mon manque d’intérêt pour la culture théorique.


[Les émeutes de Stonewall, les émeutes de la Nuit White, Act up-Paris et la désobéissance civile, et d’autres émeutes, les émeutes de Seattle, celles de Gênes, les mouvements pour la paix, les mouvements pour les sans-papiers, les mouvements altermondialistes, en faveur de l’annulation de la dette des pays du Tiers-Monde, et Ras l’front, et Notre-Dame-des-Landes, les Zadistes, et les nuits bleues, transsexuelles de Radio Libertaire, et le mouvement des Indignés, et le mouvement Contre la peine de mort, et Mumia Abu-Jamal, et le mouvement de la jeunesse de la place Tahrir, et Marie Mère de Dieu – Dehors Poutine, et la Marche des femmes, à Washington, et Femmes pour la paix en Israël-Palestine, et la Marche des fiertés, la Roma Pride, les Irrécupérables de juin, et la Marche pour Charlie, Contre l’antisémitisme, et la Marche pour l’égalité, et la Marche solidaire pour les exilés, de Vintimille à Calais, et la Marche contre les traités européens, et la Marche pour une VIème République, et la Marche pour le climat… tout cela me fait entrer dans l’histoire…]

 

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La radicalité

 

Irène Laborieuse : La radicalité est toujours ce qui nous lie à nos racines. Radicalité, racines… Et mes racines sont chrétiennes, catholiques… La religion, l’art n’ont jamais été pour moi des refuges. Ils ont toujours été une subversion de tout ce qui pouvait faire de moi un être sédentaire, prisonnier de sa sédentarité et des lieux du refuge justement : le couple, la famille, les amis, le temple, la communauté… L’histoire que j’écris, que je chante, que je joue au théâtre et qu’il m’arrive parfois de mettre en scène est aussi en définitive une contre-histoire des communautés auxquelles j’appartiens, auxquelles je m’identifie ou auxquelles j’ai pu m’identifier. Je ne pense pas avec Emmanuel Todd que la culture chrétienne existe comme une culture « zombie ». La culture chrétienne est une culture vivante. Je souscris parfaitement à ce qu’écrit Jean-Pierre Denis à propos de la culture chrétienne, lorsqu’il dit qu’elle est une contre-culture, qu’elle ne peut exister que comme contre-culture, qu’elle ne peut être qu’un pas de côté, une marginalité critique de la pensée dominante ou « mainstream » … Mes chansons, mes poèmes sont sans doute pour moi, une manière de subvertir mon rapport à l’autre. Comme mes prières à la lune, comme mes prières à la nuit, comme mes prières à Jésus, avec cet objet que j’utilise : un misbaha (chapelet islamique)… Je tinte aujourd’hui comme une cloche ou une clochette et je fais fuir les brahmanes en tout genre… Les curés, les curés et les évêques, les curés LGBT fuient à mon approche. Je pense qu’il en sera toujours ainsi. Je me suis entêtée sur cette voie-là. Malgré moi. J’en paie le prix fort aujourd’hui et je tinte, et je piétine. Mais je guéris peu à peu. Je guéris de l’amertume. Quelque part, la marginalité me protège. Elle est véritablement mon seul espace, mon seul horizon réellement indépassable.


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Le populisme

Moi : Quelles pourraient-être les autres raisons de la défiance que vous inspirez (en dehors de la radicalité que vous évoquiez plus haut dans ces entretiens imaginaires que vous nous accordez et que nous reproduisons ici partiellement, comme dans un hors-série consacré à la chanson, comme une postface théorique à votre œuvre poétique, littéraire…) Vous évoquiez également votre populisme… Êtes-vous populiste ? Une populiste ?


Irène Laborieuse : C’est par cet adjectif que les conservateurs et les progressistes de ce pays qualifient le militant de la France Insoumise et le militant du Front National (ou du Rassemblement National). C’est par ce substantif qu’ils nomment au hasard leur paria. Pendant la Marche des fiertés, à Paris, en juin dernier, le hasard m’a fait me hisser sur le char des Insoumis… Le hasard fait bien les choses. On appelle populistes, toutes celles et tous ceux qui ne se reconnaissent ni dans la mémoire du mouvement progressiste, ni dans la mémoire du mouvement conservateur. Cette histoire-là ne me concerne pas. Elle ne me concerne qu’à la lecture de l’histoire récente et non pas à la lumière de l’histoire.


[Et la « Populist » Pride, la Marche des fiertés anticapitalistes…]


Moi : Ne pensez-vous pas qu’en France et ailleurs, les progressistes ont pu jouer un rôle décisif dans l’affirmation LGBT au cours de ces dernières années…


Irène Laborieuse : Bien sûr que les progressistes ont joué ce rôle. C’était même la condition de leur propre survie en Europe, après la chute du mur de Berlin, en 1989. Condition nécessaire, non suffisante… Progressistes et conservateurs parlent la même langue aujourd’hui. Ils parlaient déjà le même langage depuis longtemps, celui du développement capitaliste. Le langage avait de fait, remplacé la langue. Le langage du développement avait remplacé la langue du progrès… Je vous ramène ici à votre lecture des Écrits Corsaires de Pier Paolo Pasolini… Je suis entrée dans l’histoire. Celui ou celle qui entre dans l’histoire n’est redevable d’aucune dette, sauf à l’égard de celui qui entre à sa suite, qui entre à son tour, qui n’entre pas. La minorité est toujours nouvelle dans l’histoire. La minorité est toujours toute nouvelle dans l’histoire nationale. Qu’en France, les progressistes (socialistes, communistes, écologistes...) aient pu gérer ensemble les affaires du pays est le fruit du hasard. Le fait qu'ils aient pu à certains moments s'organiser en congrès progressistes dans l'histoire nationale et qu'ils aient été -rationnellement- désignés progressistes par les acteurs de l’histoire nationale, à la lumière de ces moments-là, qu'ils aient par exemple, tout récemment délibéré et voté en faveur du mariage, tout cela est également le fruit du hasard le plus total. Progressistes et conservateurs n’ont eu de cesse de se remémorer tous les combats politiques gagnés ou perdus par la bourgeoisie depuis 1789. Dans cette mémoire, dans ce théâtre-là, je n’apparais pas. J’apparais à peine. Femme, lesbienne, prolétaire (prolétaire de culture bourgeoise et de culture prolétaire), j'apparais à la fin. Je n’apparais qu’au dernier acte. Bien après la prise de la Bastille. Bien après la suppression du tribunal des infâmes, 4 août 1789. Et après le combat des femmes de 1848. Après les années 1930 et le Front populaire. Après Stonewall, 1969. Après Hiroshima. Après ce que vous voudrez et après ce qui viendra. Progressistes et conservateurs visitent la communauté LGBT comme un lieu de mémoire, le lieu de "leur" mémoire. Ils semblent oublier que la communauté LGBT fut le plus souvent abandonnée à elle-même. Le nouvel arrivant, le nouvel entrant n’est assigné à aucun devoir de mémoire. Il n’est pas pour autant un déraciné de l'histoire nationale. Il n'est pas non plus un déraciné du mouvement progressiste ou conservateur. Il a son histoire. Il a sa propre histoire. Il a même son histoire en dehors de son histoire personnelle, amoureuse, affective, sensuelle, en dehors du genre, en dehors du nombre, en dehors de son histoire individuelle, en dehors de sa situation matérielle, en dehors de sa famille, de ses sympathies littéraires, de ses sympathies politiques, en dehors de Dieu, en dehors de l’endroit, en dehors de l’envers et des lieux, sans Dieu, ni maître. Il a son histoire dans les territoires du rêve et de l’initiation, dans des territoires non encore profanés, non encore sacralisés. Il n’est pas un déraciné. Il est un enraciné. Il est un enraciné de son histoire. Son histoire est une autre histoire. Elle n’est pas encore l’histoire de l’autre. C’est une histoire aliénée, disgracieuse, oubliée, différente de l’histoire de ses compatriotes, différente de l'histoire politique qui a opposé ces deux camps (progressiste et conservateur) pendant plus de quarante ans, pendant plus de deux cents ans, dans cette histoire qui n’était pas la sienne, qui, au fond, n'a jamais été la sienne. L’histoire commence aujourd’hui, elle commence avec l’autre. Le nouvel entrant dans l’histoire parle lui, la langue de l’histoire. Il dit l’histoire. Il contredit l’histoire. Il initie le mouvement de l’histoire. Il rend vital le mythe universel de l’histoire de l'humanité. Puisque l’heure est aux archives LGBT, et qu'à Paris, les progressistes sont fin prêts à honorer des engagements qu’ils n’ont pas tenus par le passé, que ces lieux ouverts soient bien ceux de la mémoire des LGBT et non les lieux de la mémoire des progressistes dans leurs combats menés contre les conservateurs, qui auraient alors toutes les raisons du monde de réclamer leurs propres lieux de mémoire, ceux de la mémoire des conservateurs dans leurs combats menés contre les progressistes. Ce seraient de nouveau les archives de l’histoire nationale, ce seraient de nouveau les archives nationales : progressistes et conservateurs, curés et instituteurs, républicains et monarchistes, gauche historique, droite historique. Ce serait de nouveau la langue de la nation contre la langue de l’histoire, la langue de la nation qui réécrit l’histoire (c’est d’ailleurs l’unique fonction de la nation que de réécrire l’histoire, que de rendre prisonnière l’histoire, la rendre prisonnière de la société historique).

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La poésie

Irène Laborieuse : Mais la principale raison pour laquelle je ne pourrais désormais exister qu’en paria de la communauté LGBT, c’est que je suis une artiste et que je me suis toujours tenue à distance des écrits théoriques, des théories en tout genre. Les LGBT ont choisi la théorie plutôt que l’art et la création artistique depuis plus de vingt ans pour s’affirmer et s’affranchir (des normes et des hiérarchies patriarcales, de l’homosexualité de prison, de l’homosexualité hétérosexuelle). Seul le cinéma fut pendant toutes ces années un média de résistance. Le choix de la théorie n’a jamais été le mien. Ce que j’écris, ce que je chante, ce que j’ordonne (dans ces moments que nous vivons et alors que le théâtre pourrait redevenir nécessaire), tout cela est semblable au tintement des cloches et des clochettes à l’approche du brahmane. Le tintement des cloches (la poésie) n’est jamais valable en théorie. Encore moins en Europe, encore moins à Paris. Ni sur une montagne, lorsque surgit le vent, lorsque surgit la nuit et qu’une bruyante mer lui fait face, égrenant un chapelet, misbaha, masbaha, grains de sable, entre ses doigts.

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