Défaite

Dans cette défaite programmée, dans laquelle on a sacrifié tous les possibles sur l’autel des probables, dans cette défaite annoncée, en ce jour de défaite, brûle encore notre espérance. Le feu de cette espérance sera toujours pour moi le feu de l'espérance de la minorité.

Il y a bel et bien deux extrêmes qui se rejoignent sans cesse et dont les idéologies respectives contestent toujours ce qui les lie réellement l'un à l'autre. Il existe un lien entre capitalisme et fascisme. Ce lien existe. Une chose commune, un territoire les fait exister.

La seule chose d'ordre personnel à prendre en considération chez l'autre, c'est son cheminement personnel, sa réflexion personnelle, nourrie des épreuves de sa majorité, nourrie de ce qui fut éprouvé et de ce qu'il éprouve, lorsqu'il s'adresse à vous. Toute réflexion personnelle lorsqu’elle s’exprime, culmine au point d'accord ou de désaccord avec soi-même, au point d'accord ou de désaccord avec l'autre. Toute réflexion personnelle culmine dans l’énoncé même d’un principe. Le lien entre capitalisme et fascisme est réel pour moi. Point culminant, simple hypothèse de travail.

La réalité de ce lien n'est pas discutable ici. Cela ne l'était pas davantage lors de nos échanges précédents. On ne discute pas des principes. L'homme de principes garde ses principes. Ses principes vous renseignent. La réalité nous renseigne. La réalité n’est là que pour nous renseigner. Ce que je tiens pour vrai et qui est réel, vous renseigne sur moi-même. C'est un renseignement en soi. Comme votre peur du rouge au moment où elle s'exprime me renseigne sur vous-même, sur votre façon d'être au monde. Indiscutablement.

Il y a un lien entre capitalisme et fascisme. C’est un point de vue, il s'exprime. Il s'exprime dans sa plus simple expression. Un point de vue « exprimant » avant d'être un point de vue exprimé, et qui cherche ses mots et déjà une langue commune ou tout au moins un langage commun, un langage de référence, auquel se référer, couleur balbutiante. Un référentiel choisi par l'un pour se faire entendre de l'autre et pour se faire accepter par l’autre. Pour construire avec lui un possible acceptable, pour construire avec lui d'autres possibles... Un référentiel, comme il en existe dans à peu près tous les domaines, comme il en existe pour étudier les planètes, en astrophysique, référentiels terrestre, lunaire, héliocentrique, galiléen, de Copernic... Un référentiel pour l'idéologue, un référentiel pour l'idéologie. Une opinion, en somme. Comme rouge est une opinion lorsqu'elle s'exprime comme le contraire de bleu. Une opinion, une croyance. Une opinion qui vient de quelque part et qui s'exprime quelque part. Un théâtre. Un lieu d'où l'on regarde.

Il n'en reste pas moins que cette vérité est un renseignement et parce qu'elle n'est qu'une vérité relative, elle n'a de valeur que comme renseignement. Je me présente à vous, je vous renseigne, je me présente comme le porteur de la réalité du lien que je fais exister entre ces deux choses : fascisme et capitalisme. Ce dont réellement on ne peut discuter. En dehors de cette réalité, tout est discutable (à propos de ce qu'il advient et de ce qui pourrait advenir). En dehors de cette réalité, amis, je me tiens prêt à discuter. En dehors de la question, je me tiens prêt à la discussion.

L'endroit de la réalité qu’embrasse le regard de l’indécis et qui vous renseigne, comme l’herbe rouge et verte de ce promontoire gris que je piétine, sur ce terrain que je foule aux pieds avec aplomb, dans un endroit qui, à cette heure, paraît dominer d’autres endroits, comme l’envers d’une réalité à hauteur de vue, l’endroit de la réalité est aussi, comme tous les points de vue, comme tous les points d’observation, le lieu des épreuves réelles, des épreuves de la réalité, le lieu de l'analyse des situations, de toutes les situations, un lieu qui me ramène à la caverne et à l’indécision, aux lieux de l’autre, haut lieu de l’aliénation, un lieu visité parfois par des archéologues, par des personnages comme Pier Paolo Pasolini ou Noam Chomsky, ou par d'autres personnages plus contemporains comme Naomi Klein mais aussi par d'innombrables fantômes en exil qui, à cette heure, hantent ce promontoire et les tombeaux de la bruyante mer... La réalité du lien qui peut exister entre les choses n'est pas un sujet de discussion. L'heure n'est ni aux raisonnables, ni à la raison. La réalité n'est pas le sujet. Elle est la matière du sujet.

Depuis cet endroit du monde, j'exprime que le capitalisme ne nous a rien apporté de bon et que les progrès que nous avons connus depuis 1945, nous les devons à autre chose qu’à la pensée capitaliste et au capitalisme. De cet endroit, j'exprime que notre adhésion au capitalisme nous empêche de répondre aux défis de notre temps. J'exprime aussi que c'est dans et par ce renoncement que nous institutionnalisons les peurs et les haines nationalistes. De cet endroit, j'exprime que le capitalisme est meurtrier et qu’il n’a pas de pensée. J'exprime que le capitalisme est à l’origine de presque tous les conflits armés depuis plus de trente ans et que le fonctionnement du capitalisme repose en grande partie sur l'oppression, l'injustice, la guerre, la torture, la terreur, le massacre et les meurtres. J'exprime que le capitalisme est un fascisme. De cet endroit, j'exprime que nos dirigeants politiques sont l’incarnation du capitalisme de notre temps comme j'exprime qu'ils sont l’incarnation du fascisme de notre temps, les premiers comme adeptes du capitalisme global, les seconds comme adeptes d'une idéologie nationaliste dominante et résolument fasciste.

Les uns sont de bons démocrates. En France, ils sont encore les plus nombreux. Les autres sont les ennemis de la démocratie et le sont absolument. Mais chez les uns, comme chez les autres, culmine, et je dirais même malgré eux, après l'échec de la social-démocratie partout en Europe, alors que triomphent partout les nationalistes, notre propre adhésion à la poursuite d'un programme de destruction totale de notre écosystème, de destruction totale des liens sociaux et des liens d’amitié entre les peuples, de destruction de toute pensée minoritaire, de destruction de toute humanité. Depuis cet endroit, point culminant dans leur expression, dans leur manière d'évoquer les choses, les uns et les autres avec nostalgie, dans leur manière de dire les lieux communs, leur manière de dire nous renseigne, je ne lis que des chemins tracés derrière nous et un avenir programmé de longue date, un avenir de conflits armés devant nous après des siècles de conflits armés derrière nous, entre les grandes puissances et les puissances régionales, entre les grandes puissances entre elles, je ne vois que le triomphe de la misère sur la pauvreté.

Je pourrais me déplacer dans d'autres lieux, choisir d'autres référentiels, me référer à d'autres grilles de lecture et d'analyse, changer d'endroit, changer de langage, changer de couleur politique... Je pourrais, il est vrai, à ce moment-là du dialogue avec vous mes amis, dans ce nouvel ordre du monde et puisque je n'ai aucune nostalgie de l'ordre ancien, voyager vers tous ces lieux visités par la majorité et croire en une revanche possible des sociaux-démocrates sur eux-mêmes. Je pourrais faire montre d’optimisme. Mais dans l'expression ordinaire de la majorité, dans ces lieux dans lesquels aucune hésitation n’est permise, dans ces lieux de la majorité où les indécis de la première heure font la chasse ouverte aux indécis de la dernière heure, on ne convainc personne d’autre que soi, on reste dans sa zone de confort qui est sans doute une zone habitée, on poursuit son chemin comme on poursuit une carrière, on se tient le plus loin possible du silence, on ne résiste pas, on ordonne, on ne triomphe pas, on veut sa part de victoire, on s'estime en toute honnêteté, on cherche querelle à l'indécis, on pardonne à l'indécent, et comme lavé de tout soupçon, on choisit l'indécision. « Il n'y a pas d'autre choix. Il n'y a pas d'alternative. » C’est une république des sages. On tient son rôle dans l’histoire, son rang dans la hiérarchie des sages. On tient son corps, sa pensée dans une géographie, on agit, on fait acte mais jamais l'on ne prend part à l'action. Dans ces lieux, il y a en France aujourd'hui des millions de Français à qui on ne parle pas, auxquels la majorité a résolument refusé de s'adresser. Ce sont aussi parfois des lieux sans point de vue que ceux de la majorité. Des lieux sans opinion véritable. Des lieux indignes, sans indignation. Des lieux réellement insondables. Des lieux sans épreuves, des lieux réprouvés. Des lieux finalement, sans démocratie.

La social-démocratie que nous devons construire en France et en Europe sera révolutionnaire et de réformes à la fois, ou ne sera pas. J'ajoute que je n'ai jamais cessé de croire au rêve européen. Dans cette défaite programmée, dans laquelle on a sacrifié tous les possibles sur l’autel des probables, dans cette défaite annoncée, en ce jour de défaite, brûle encore notre espérance. Le feu de cette espérance sera toujours pour moi le feu de l'espérance de la minorité.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.