Burkina : un ancien tortionnaire nommé chef d'Etat major particulier du président, jette une ombre sur la transition

A peine plus de 3 mois après l'insurrection qui a renversé Blaise Compaoré, des militaires de son proche entourage accèdent à des postes de responsabilité au plus haut niveau de l'Etat. L'un d'eux, Boureima Kéré, ancien chef du regiment de sécurité présidentiel vient d'être nommé Chef de d'Etat major particulier du président de la transition. Deux victimes l'accusent pourtant d'avoir supervisé les tortures qu'ils ont subies à la fin des années 80 !

Le régiment de sécurité présidentielle, obtient partiellement satisfaction

 Dans notre précédent article '(voir http://blogs.mediapart.fr/blog/bruno-jaffre/050215/burkina-faso-la-transition-entre-arrogance-du-regiment-de-securite-presidentielle-et-volonte-de-re ), nous avions voulu attirer l'attention sur l'arrogance de certains officiers du Régiment de Sécurité présidentielle. Par deux fois déjà, ils ont empêché la tenue du conseil des ministres. Le 4 février dernier, des négociations se sont déroulées sous la houlette de Gilbert Diendéré, véritable numéro 2 du régime de Blaise Compaoré, des éléments du RSP et le président de la transition, Michel Kafando. Et ils ont obtenu, cette fois, en partie satisfaction : la nomination de Boureima Kéré, chef de Corps du RSP, et celle du lieutenant-colonel Coulibaly, pour le remplacer à la tête du RSP. Ce dernier n'est autre que l'ancien aide de camp de Blaise Compaoré, celui qui l’avait accompagné dans sa fuite. Deux proches régime de Blaise Compaoré se retrouvent à des postes clé de la transition !

 En contre partie, ils ont retiré leur exigence de démission du premier ministre lui-même, ancien numéro 2 du RSP, et accepté la création d'une commission pour réfléchir sur « le rôle futur et le fonctionnement du RSP ». Mais toujours aussi arrogant, Diendéré a déjà déclaré que la réforme du RSP ne pourrait se faire qu'après les élections

 Isaac Zida semble vouloir s'affranchir de Diendéré qui l'a fait roi, ce dernier ne lui pardonne pas

 Il apparaît ainsi de plus en plus clairement, en confirmation des informations largement diffusées alors, qu'au lendemain de l'insurrection, Gilbert Diendéré a manœuvré pour imposer Isaac Zida comme président, rôle qu'il a assumé une quinzaine de jours, avant que les acteurs de la transition, après négociation avec l'armée, ne choisissent Michel Kafando comme président et Isaac Zida comme premier ministre.

Ce dernier, au lendemain de l'insurrection a passé de longues heures à discuter avec des membres influents de la société civile qu'il semble avoir convaincu de sa bonne volonté. Il a, depuis, fait plusieurs déclarations affirmant sa volonté de respecter les revendications de l'insurrection, notamment en terme de justice et de lutte contre la corruption. Mais, en procédant à des mutations d'officiers du RSP , il semble avoir fini par convaincre les nostalgiques du régime de Blaise Compaoré au sein du RSP de s'être affranchi de la tutelle de Gilbert Diendéré. Ceux-ci y ont vu en effet le début du démantèlement du RSP, d'où leurs différents mouvements d'humeur.

 Nouvelles révélations sur Gilbert Diendéré, soutenu par les occidentaux

 Dans notre précédent article (voir http://blogs.mediapart.fr/blog/bruno-jaffre/050215/burkina-faso-la-transition-entre-arrogance-du-regiment-de-securite-presidentielle-et-volonte-de-re ), nous sommes aussi longuement revenus sur le lourd passé de Gilbert Diendéré, Chef du régiment de sécurité présidentielle lors de sa période la plus noire du régime. Il est, en effet, redevable de l'assassinat de Thomas Sankara, de celui de Norbert Zongo et de nombreux autres opposants ou simples manifestants, des tortures dont ses hommes se sont rendu coupables (voir ci-dessous), mais aussi des trafic d'armes et de diamants au profit de Jonas Savimbi, alors soutenu par l'Afrique du Sud durant l’apartheid, du libérien Charles Taylor et des rebelles ivoiriens, en vue de détourner l'embargo qu'avait décrété l'ONU contre ces chefs de guerre.

 Dans un document (voir http://www.blaisecompaore2015.info/Document-des-soldats-burkinabe ) retrouvé chez François Compaoré, le petit frère de Blaise Compaoré, des soldats burkinabè ayant participé à la guerre au Libéria accusent : « Pour être clair avec nous, Charles Taylor, sa femme, et tout l’Etat Major de la rébellion nous ont fait savoir qu’ils ont signé un contrat avec le Burkina Faso, c’est-à-dire avec le Capitaine Blaise Compaoré président du Burkina Faso, chef suprême des armées, Ministre de la défense et président du front populaire, et il reviendra à chacun de nous en fin de contrat d’empocher individuellement cinquante mille (50 000) francs par jour et ce en fonction du nombre de jours fait, et alors que le minimum que chacun de nous ait fait tourne autour de sept (7) mois, faites un calcul rapide ! » et plus loin « A l’époque, des cantines d’argent, des tonnes d’or et de diamant ont été débarqués au Burkina pour notre règlement, nous étions là et tout passait sous nos yeux, et nous étions au moins convaincus d’assurer un maximum pour nos petites familles, ne serait ce que pour compenser l’effort fourni.

A notre grande surprise, tout ce trésor n’a servi qu’à la famille présidentielle, les politiciens, les barons du régime, les opérateurs économiques et le Commandement du CNEC à l’époque dont le chef de file est l’incontournable Diendéré, toujours omniprésent sur tous les fronts quand il s’agit de l’argent. ».

Nous avons aussi déjà signalé la légion d'honneur reçu par Gilbert Diendéré en 2008, et les rapports qu'il entretenait avec certains militaires français. Il apparaît tout autant adulé par les militaires américains. Ainsi, dans un document du service de communication du RSP, une première (voir http://burkina24.com/2015/02/10/le-rsp-communique-le-regiment-nest-pas-lie-a-un-individu/) on peut lire à son propos: «Des américains auraient dit : « si vous n’en voulez plus, donnez-le nous… Il est l'un des rares officiers généraux de la  sous région qui maîtrise autant les questions sécuritaires dans la zone sahélo-saharienne. »

Et si l'on doutait de l'appui des occidentaux, RFI viendra le confirmer en l'interviewant à la réunion internationale sur la sécurité « Flintlock », organisé par les américains. Une présence significative, due à l'invitation américains alors qu'il n'a officiellement plus de fonction au Burkina ?

Boureima Kéré, tout nouveau chef d'Etat major particulier du président, ancien tortionnaire, sous le feu de témoignages accablants

Dans un long témoignage poignant (voir à http://www.thomassankara.net/spip.php?article1739), l'adjudant chef Ollo Kambou, un adjudant chef à la retraite, raconte que c'est Boureima Kéré qui commandait les hommes venus l'arrêter. Plus loin il décrit les sévices subis, un extrait : « Un avait son colt pointé sur moi, il y a un autre qui est parti prendre le raccord du robinet, commencé à m’arroser. Il était 20h quand il commençait à m’arroser. Et les autres ont commencé à me taper comme un chien enragé. Taper, taper, taper, taper comme ça partout. Il y en a un qui m’a tapé au cou comme ça je suis tombé. Quand je me relevais un autre a tapé par dessus ma tête je ne sais pas avec quel matériel, c’est venu taper mon oeil. C’est les étoiles que j’ai vues. Et jusqu’à ce jour, l’œil qui est là n’y voit plus hein. »

 Et il accuse  : « ...les principaux donneurs c’est Kafando, c’est Diendiere, c’est Gaspard et Kéré. » ( NDLR : Hyacinthe Kafando, à ne pas confondre avec Michel Kafando le président actuel, Gilbert Diendéré, Gaspard Somé et Boureima Kéré).

 Une autre victime, plusieurs fois citée par Ollo Kambou, Mousbila Sankara, oncle de Thomas Sankara, ambassadeur du Burkina en Libye pendant la révolution avait déjà publié un long témoignage sur les tortures qu'il avait subies (voir à http://thomassankara.net/spip.php?article919). Il avait dénoncé alors Jean Pierre Palm, devenu ministre des sports au milieu des années 2000. Ce dernier avait pourtanty plusieurs fois séjourné en France sans que personne ne s'en inquiète.

 Mais le 5 février dernier, lors d'une première manifestation pour protester contre les agissements du Régiment de sécurité présidentielle, Mousbila Sankara a tenu à prendre la parole  : « Regardez mes genoux (ndlr il soulève son pantalon pour montrer son genou), le noir que vous voyez, ce n’est pas de la peinture. Ils m’ont fait marcher sur les genoux tout autour du Conseil de l’entente. J’ai été traîné, et quand je dis « je », c’est parce que je ne veux pas avancer les noms de certains qui en sont morts, ou qui aujourd’hui ont pu se ranger. Kéré est un de mes tortionnaires. Il a géré au Conseil de l’entente, les séances de torture auxquelles j’ai été soumis pendant que j’y étais détenu politiquement…  » .

 Retour aux vieilles méthodes pour faire peur ?

Luc Marius Ibriga, personnalité de tout premier de la société civile a déclaré récemment avoir reçu des menaces. Il était de ceux qui sont allés rencontrer les militaires pour leur demander de « prendre leurs responsabilités », au deuxième jour de l'insurrection. C'est lui qui présidait les réunions de la société civile, qui ont abouti à la rédaction de la charte de transition, et au choix de représentants de la société civile au conseil national de la transition. Il a depuis été nommé comme Contrôleur général de l’autorité supérieur de contrôle de l’Etat (ASCE), et l'on attend pour bientôt les résultats de ses premières investigations. Luc Marius Ibriga s'est fait aussi remarquer lors du meeting du 7 février qui demandait le dissolution du RSP, par un discours particulièrement virulent.

 Joint par un journal du net ofaso.net, voilà en effet ce qu'il a déclaré : « C’est dans la nuit de samedi 14 au dimanche 15 février que j’ai reçu un message me menaçant de devoir venir à Kosyam (le palais présidentile NDLR) pour déloger le RSP et que si on ne cessait pas nos conneries moi et ma bande de salopard on allait nous régler notre compte. Et que si nous voulons la guerre nous allons l’avoir et que ce sont nos familles qui vont être détruites ». Beaucoup y verront l’œuvre du RSP.

 Plusieurs incidents ont fait monter la tension ces derniers temps. Une caravane du balai citoyen avait été attaquée, alors quelle appelait à manifester pour la dissolution du RSP, le domicile d'un dirigeant du MPP (Mouvement du peuple pour le progrès), créé par d'anciens membres du parti au pouvoir, a été attaqué, tandis que les locaux de l'UNIR/PS (Union pour la renaissance, parti sankariste), le principal parti sankariste évitait de peu un incendie après le lancement de cocktail molotov.

 La révolution reste à faire

 Peu de jours après l'insurrection, Sams'K Le Jah, un des leaders du balai citoyen, nous avons confié sans détour que la révolution restait à faire. Dans un documentaire diffusé le 21 février 2015, Smockey, un autre de ses leaders, ajoute comme en écho : «  On est condamnés à se battre.. Plus on sera nombreux; plus on pèsera dans le sens des décision.. Ce sont les pressions continuelles qui vont obliger nos gouvernants à prendre le peuple au sérieux ». Un rappel pour montre qu'ils ne se sont jamais fait d'illusion.

 Cette arrogance du RSP, peut se retourner contre lui. Le RSP était le bras armé du régime, s'il se permet d'avoir des exigences et même de voir ses revendications les plus scandaleuses accepter, c'est bien que le système n'est pas tombé. Les hommes de l'ancien régime relèvent la tête. Pourquoi s'en priveraient-ils puisque, aucun d'entre eux n'a été réellement inquiété, ce qui leur a permis de prendre leur disposition pour se protéger ? C'est parce que le RSP est en place. Tandis que les autres corps d'armée semblent muets. De quoi réveiller ceux qui croyait le clan de Blaise Comporé définitivement battu ! C'est ce qui semble aujourd'hui se passer.

 Nous avons, dans d'autres articles, déjà souligné que le peuple se faisait entendre de façon quasi permanente et que le gouvernement, qui multiplie les rencontres avec la population, semblait à l'écoute.

 De nouveau la réaction ne s'est pas fait attendre. D'abord par cet important meeting le 7 février à Ouagadougou. Les partis, déjà en campagne pour les élections prévues en octobre, semblaient se désintéresser de la gestion du pouvoir. Ils ont décidé de mettre sur pied un cadre de concertation des partis politiques le CCPP, qui a publié un communiqué condamnant les actes de violence et les provocations des hommes de l'ancien régime. Mais rien sur le RSP. Un service minimum donc. Le Front Progressiste sankariste, dirigé par Bénéwendé Sankara, qui apparaît de plus en plus comme le seul parti de la gauche ayant une certaine audience, garde cependant son indépendance et publie ses propres communiqués. Aussi a-t-il demandé expressément aussi la dissolution du RSP la veille du meeting 7 février.

 Une grève de deux jours a été décrétée les 17 et 18 février dernier, à l'appel des syndicats, pour demander la réduction du prix de l'essence. Mais la plate forme revendicative demande aussi « l’engagement de poursuites judiciaires contre les auteurs de crimes de sang et économiques avant et pendant l’insurrection populaire » .

 Tout récemment, à la suite de menaces reçues par Luc Marius Ibriga, les associations de le société civile ont publié un nouveau communiqué le 18 février (voir http://burkina24.com/2015/02/23/burkina-des-osc-appellent-a-la-demilitarisation-du-pouvoir/). Elles appellent à la mobilisation et demandent la dissolution du RSP, la démilitarisation du pouvoir et le mise en œuvre urgente des réformes.

 Ce qui est nouveau, c'est que ce communiqué signe la jonction entre deux regroupement de la société civile qui jusqu'ici agissaient séparément. D'une part les associations ayant joué un rôle de tout premier plan lors de l'insurrection, de l'autre, les syndicats, le MBDHP (Mouvement burkinabè des droits de l'homme), et d'autres associations regroupées au sein de la Coalition contre la vie chère.

 Pour aller de l'avant, le Burkina ne pourra pas faire l'impasse de la destruction du système mis en place par Blaise Compaoré et son clan. Ce qui passe par la dissolution du RSP ou tout le moins sa réorientation et la mise à l'écart, des officiers les plus proches de Blaise Compaoré, mais par aussi le jugement des responsables de crimes de sang et de crimes économiques.

 Le mois de mars va être décisif. Des Etats généraux doivent se tenir qui devraient réorganiser la justice, ouvrant la voie aux investigations sur les crimes de sang et les crimes économiques perpétués durant les 27 ans du régime de Compaoré. D'autant plus que la ministre de la justice, n'est autre que Joséphine Ouedrago, ancienne ministre de Sankara...

 Bruno Jaffré

 

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