elle, je ne veux qu'elle!!

Trajectoires: Des tranches de vie banales...Ou pas!

Seule la mouche survolant les restes éparpillés du plateau repas donnait signe de vie. Elle effectuait l'aller retour entre les points blancs de l'écran télé et une flaque de jus d'orange. Puis soudain, sans raison aucune, elle dévia sa route pour se poser sur le nez de Gérard Blanchet. Chassée par le mouvement réflexe du bras, elle demanda l'asile politique au renflement blanchâtre et poilu qui émergeait d'entre le tee shirt et le jogging. Deuxième mouvement de bras. Retour sur le nez. Cette fois, Gérard Blanchet ouvrit un œil, puis, logiquement, le second. Il se releva et regarda l'heure comme s'il n'avait jamais vu de réveil de sa vie. Quatre jours qu'il s'endormait au milieu du salon, s'éveillant le matin devant la télé allumée. Il se décida pour la position verticale, ramassa les reliefs de son pseudo repas et jeta le tout dans la poubelle déjà pleine comme une pochette surprise. Il s'équipa d'une bombe tue mouche, revint dans le salon et prit conscience qu'il exagérait. la pièce ressemblait à un squat d'alcooliques, dégénérés de surcroit, ayant fêté leur millionième bouteille avec tous les pensionnaires des zoos voisins. le sol était jonché de pots de yaourts, d'épluchures diverses, de bouteilles, de vêtements...La liste serait trop longue. Il savait qu'il se devait de réagir, qu'il lui fallait surmonter son mal être. Une semaine. Une petite semaine difficile et tout rentrerait dans l'ordre. Cependant, chaque fois que son bon sens l'invitait à reprendre le dessus, tel un manager poussant son champion KO au milieu du ring, chaque fois, il pensait à elle. Elle qui n'était pas là. Elle qu'il avait laissée pendant une longue semaine en d'autres mains. Et son moral retombait à zéro, plus envie de rien, mollusque se trainant du canapé au...Canapé.

Quand l'incident s'était produit, qu'il s'était avéré que seul un spécialiste pouvait intervenir, que l'immobilisation hors domicile serait nécessaire, il avait immédiatement téléphoné à son travail. Son chef de service, compréhensif, lui avait accordé une semaine de congés. Il faut reconnaitre que Gérard Blanchet était un employé modèle. Ponctuel, discret, efficace. Comme dans la vie, une vie rangée, confortable mais sobre comme un costume trois pièces. Sa seule passion, ses seules folies, c'était elle. Elle était toute sa vie, il lui donnait tout son temps, tout son argent aussi. Il n'était jamais plus heureux que quand il s'en occupait, s'inquiétant sans cesse qu'il ne lui arrive quelque chose. La bichonner, enfermés ensemble pendant des heures.

Son absence devenait insupportable. Il s'en voulait de ne pouvoir intervenir lui même, rester avec elle. Se ressaisir. Après tout, il passait loin d'elle ses huit heures de bureau, la quittant au bas de l'immeuble, la regardant, se retournant encore avant de franchir l'immense porte de la compagnie d'assurance tel le gladiateur résigné, pensant que ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Sans elle les journées étaient longues, mais quand il débauchait, quel plaisir de la retrouver. Parfois ils ne rentraient pas directement, s'offrant un tour de ville, fier d'elle, éclatante sous les lampadaires, une star sous les projecteurs. Il pensait aux longs weekend de ballade, rien que tous les deux sur les routes de campagne, l'auto radio à fond diffusant sa chanson préférée:"Elle, je ne veux qu'elle!!". Ils roulaient ainsi pendant des heures, sans but; juste pour le plaisir d'être ensemble, soudés dans les virages qu'il s'appliquait à négocier le plus artistiquement possible.

Il commença par pulvériser un tiers de sa bombe insecticide dans tous les coins du salon. Un jet à faire pâlir les plus terribles napalmeurs du Vietnam. Puis muni d'un sac plastique, il dégagea les bouteilles et autres grosses saletés. Il fignola d'un coup d'éponge sur la table basse et, grâce à quelques tapes du tranchant de la main judicieusement placées,redonna un air décent au canapé. Il éteignit la télé,ouvrit les volets. La pièce reprenait son allure initiale d'avant sa solitude. Il épousseta le buffet et le cadre contenant sa photo favorite. Il l'avait prise l'été dernier avec le déclencheur automatique. Ils posaient tous deux sur la plage devant un coucher de soleil à faire trépigner de jalousie un réalisateur de sitcoms.

Il se dévisagea dans la glace, ce qui le conforta dans son élan à reprendre le dessus. Il s'immergea durant une heure. Il voulait évacuer totalement les quatre jours de sueurs et d'inquiétudes. Rasé, parfumé, il affronterait avec plus de sérénité les trois jours le séparant des retrouvailles. Il y avait plus grave dans la vie et ses appels quotidiens l'avaient rassuré. Pas de complications cachées. Il avait paniqué autant qu'un militant du Ku Klux Klan perdu dans Harlem quand elle avait commencé à tousser. Mais elle ne toussait jamais. Et puis il y avait ce manque de punch, cette mollesse. Il fallait intervenir, pas d'autre solution.

Il se mitonna un vrai repas puis feuilleta un magazine en buvant son café. Ce n'est pas ce qui manquait dans les magazines des comme elle. Des plus jolies aussi. D'aucuns bavaient comme le loup de Tex Avery devant ces clichés, toujours pris sous le meilleur angle, dans des décors paradisiaques. Il laissait défiler les pages, sans convoitise, juste pour le plaisir des yeux. Se prenait il à rêver, qu’aussitôt son image à elle était là, le ramenant à tout le bonheur qu'elle lui procurait. Dans l'après midi, il sortit déambuler dans les rues voisines. Histoire de prendre l'air ( chargé de dioxyde de carbone), de se remettre en forme. Il s’arrêta au supermarché du quartier. Il ressortit avec un sac chargé de crèmes, de gadgets, rien que pour elle. Pour qu'elle soit encore plus belle. Gérard Blanchet n'avait pas d'amis et n'avait pu s'empêcher de se confier au caissier, lui montrant sa photo coincée entre le permis de conduire et la carte bleue. Ce dernier, pas plus intéressé que s'il assistait à un spectacle de théâtre Nô, s'était montré solidaire. Il avait été loin de le contredire quant à sa beauté, sa ligne parfaite, bien qu'il pensa que Gérard Blanchet en faisait juste un peu trop. Le cœur soulagé d'avoir parlé à quelqu'un, économie d'une séance chez le psy, il remonta les escaliers et réintégra son nid. la nuit commençait à tomber. Il téléphona et eut des nouvelles. Il avait jugé préférable de ne pas y aller, sachant qu'il n'aurait pas la force de repartir sans elle. Tout allait pour le mieux. il pouvait venir la chercher vendredi comme prévu.

La sonnerie réveilla Gérard Blanchet à sept heures précises, ce vendredi matin. Il s'étira et sut immédiatement qu'il péterait la forme  tout au long de cette journée merveilleuse. Les derniers jours d'attente s'étaient déroulés sereinement. Même la mouche avait vidé les lieux. On lui avait dit de venir aux alentours de neuf heures. Il avait eu tout le temps de se pomponner, enfilant ses plus beaux vêtements et chaussant ses mocassins en cuir souple, achetés spécialement pour l'occasion. la copie conforme du type souriant niaisement à la page six cent cinquante cinq du catalogue de La Redoute. Dix minutes de bus et il arriva fébrile en vue de l'enseigne. Il savourait déjà ce moment intense et poussa la porte vitrée dans une incroyable inspiration.

Aussitôt entré, il la vit de suite. Elle l'attendait, sagement, toujours aussi belle. Parfaite. Resplendissante. Mon dieu, comme elle lui avait manqué. Une semaine interminable. Il passa au secrétariat remplir les derniers papiers et c'est radieux, souriant de bonheur et de fierté, que Gérard Blanchet sortit du garage Peugeot au volant de sa 308 HDI noire, refaite à neuf... 

 

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