DIX NEUF HEURES

TRAJECTOIRES: Des tranches de vie banales...Ou pas

Longue. La journée arrive enfin en bout de course. Le demi cercle orange qui descend au loin, derrière les tours, annonce que la fin est proche. Elle est là depuis maintenant dix heures. Dix heures d'attente, de douleur, de cris, de speed. Dix heures d'urgence avec le ballet des véhicules rouges ou blancs, déversant leurs lots de victimes rouges sang ou blanc syncopes.

Ça y est, le soleil a terminé sa plongée de l'autre côté de la planète. C'est le signal. Aux autres de travailler...Il ne va plus tarder. Son visage radieux surgira dans la salle de repos d'ici quelques minutes. Elle va retrouver la sérénité de l'amour. Son amour, loin de ce boulot passionnant et épuisant à la fois.

Ils se sont rencontrés il y a trois ans. Elle était encore étudiante. Lui, déjà musicien. Quand elle l'avait vu sur scène dans ce petit bistrot, elle avait immédiatement ressentit le même bien être qu'aujourd'hui. Oh chance, ils avaient des amis communs, ce qui avait facilité les premiers pas. Lui de son côté l'attendait depuis des années, désespérant de trouver l'âme sœur, le garde fou nécessaire pour calmer sa vie dissolue; alcool, sorties, vitesse etc....Six mois après leur rencontre, ils vivaient ensemble. Depuis, le beau fixe!...Elle avait rapidement décroché un emploi aux urgences du CHU local. Jacques travaillait régulièrement pour plusieurs studios et écoles de musique. Il avait troqué sa puissante 1000 cm2 contre une modeste 125, jouant la carte de la prudence en attendant d'acquérir une voiture. Pour quand ils seraient trois. Il y pensait. Elle aussi. Donner la vie et l'amour. Monter dans la grande roue, apporter son petit grain à la machine incessante, au ballet de la vie. Elle y pensait à chaque instant. Faire la nique à la mort, cette salope qui planait sans relâche dans son service. Là chez un vieillard en fin de vie, ici, chez un gamin puni d'avoir couru après un ballon, fauché en plein jeu.

Donner la vie, vaincre le néant. Exorciser ses peurs et ses doutes. Oui. Ils seraient trois, voire plus, heureux pour la vie. Bientôt.

Bientôt Jacques serait là, encore dix minutes. Valérie terminait à dix neuf heures. Il serait là à dix neuf heures pile, toujours ponctuel. Elle allait se jeter dans ses bras, tout oublier. Elle allait lui dire je veux un enfant, là, ce soir. Mon amour, mon amour, dépêche toi!!

Dépêche toi! L'aiguille des minutes met de la mauvaise volonté à franchir chaque tiret noir de la grosse pendule qu'elle épie, impatiente.

Moins cinq...Moins trois... L'équipe de nuit est arrivée. L'ambulance du SAMU pénètre dans le sas des urgences. La relève n'a pas eu beaucoup de temps pour se mettre dans le bain. Déjà trois infirmières la dépassent pour réceptionner le brancard sorti en hâte du fourgon rouge. Elle les voit à peine, occupée à déboutonner sa blouse. Elle ne perçoit plus les cris, les termes techniques utilisés, réutilisés toute sa journée, les voix des pompiers "accident de moto...Vite....Perfusion....Vite...Foutu...Dégagez!!Dégagez!!..."

Elle lève les yeux sur la pendule au moment où la grande aiguille se pose sur le douze..Jacques est là. Sanguinolent, inerte sur le brancard éclairé par les néons surpuissants du couloir d'admission.

Il est exactement dix neuf heures...

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