NO FUTUR ??

Si j'avais su...

On entendait même plus le moteur. Pourtant le combi VW avait du avoir ses heures de gloire, au "bon vieux temps" des beatniks de banlieue. En fait on l'avait dégoté chez un vieil allumé, en Seine et Marne, hippie sur le retour, parti se mettre au vert à moins de deux cent kilomètres de Paname, faute d'avoir eu le temps de tracer sur Katmandou. Il avait échoué là, lui, son combi et sa vieille guitare. C'est Pierrot qui avait repéré ces vestiges de la belle époque, sa tante habitant le village.

L'amour et l'eau fraiche ne nourrissant pas forcément son homme, ni la fumette quotidienne d'ailleurs, Pierrot avait convaincu le vieux chevelu de se séparer de son fourgon. Une nouvelle jeunesse se présentait à lui ( au fourgon, pas à l'ancien...). Donc niveau décibels, les Clash battaient la mécanique allemande haut la main.

"Well I m running, police on my back...!!!" Tu parles, heureusement qu'on l'avait pas sur le dos la police vu que nous devions avoisiner les 80 Km/h. En même temps, cinq dans le fourgon plus le matos, il ne fallait pas demander la lune. D'ailleurs comme le dit un proverbe "indochinois": il ne faut rien demander à la lune (mais je m'égare...). Nous étions donc en route pour sauver le rock qui sombrait dans la routine et l'escalade mercantile. Tous ces anciens rebelles chevelus s'étaient fait manger par le système qui imposait de plus en plus de moyens financiers pour faire planer les jeunes. Il fallait arrêter tout ça et revenir aux sources. le capitalisme s'était invité jusque dans l'art et allait pourrir le monde dans ses moindres recoins. Il fallait stopper la décadence. Il n'y avait pas de futur dans ce monde là. Sex Pistols, Clash, Cramps, Nina Hagen, Black Guevara, nous étions partis en lutte pour redonner vie au Rock, le vrai, le rebelle!!

Black Guevara, c'était nous: Pierrot à la batterie, Hervé guitare solo, Patrick guitare rythmique, Valérie à la basse et moi même au chant; plus guitare suivant l'humeur. Et l'état.... Le groupe c'était aussi Claude et François qui faisaient office d'ingés son, roadies, chauffeurs et toutes autres taches indispensables à la bonne tenue d'un concert. Malgré la coïncidence des prénoms, ils n'avaient rien, bien sur, rien à voir avec le petit minet blond libidineux qui sévissait sur toutes les radios et télés contrôlées (déjà) par le pouvoir démocratique de notre belle patrie...Ce soir le concert avait lieu à Rouen. Ça commençait à bien tourner et on s'éloignait de plus en plus de Paris et des petites salles habituelles où tout le monde connait pratiquement tout le monde. Il fallait réveiller les consciences jusqu'au bout du pays et ce n'était pas gagné. Les révoltes de 68 digérées, le train train bourgeois avait repris ses droits et finalement, tout le monde marchait droit. Les ouvriers avaient de nouveau fermé leurs gueules, espérant pouvoir accéder à une part du gâteau. Les étudiants, en majorité héritiers de leurs parents, se consacraient à apprendre le meilleur moyen de conserver les privilèges des gens bien nés. Les orgas politiques rouges s'entêtaient à penser qu'il fallait un minimum de discipline et de méthode pour accéder au grand soir. Les fachos, je n'en parle pas: Égaux à eux mêmes....Et nous. On voulait foutre le bordel, fonctionner comme on en avait envie, sans règlement, sans uniforme, quelque soit son idéologie étriquée, sans plan de carrière, sans avenir. Alors forcément on faisait peur. Et en plus, horreur, on se droguait. On est foutu, on fume trop!!...

C'était le cas dans le fourgon qui nous menait à Rouen. Si on n'ouvrait pas les vitres immédiatement, Claude au volant ne verrait bientôt plus la chaussée. En même temps,  quand on a vu ce que crachaient les cheminées près du port, on s'est dit qu'on étaient gentils avec nos minuscules trois feuilles. Ah oui, le concert avait lieu dans un endroit le plus éloigné du centre ville, faut pas rêver non plus!! Et puis le décor style crado-industriel correspondait plutôt pas mal avec les sons saturés de nos amplis. On est destroy ou on ne l'est pas...Deux heures et quelques bières après notre arrivée, tout était pratiquement installé. L'avantage du peu de matériel sophistiqué, l'ascétisme du son électrique, juste ce que l'on sait faire....Le minimum!! Le minimum de technique pour cracher le maximum de décibels, de révolte, de don de soi aussi. Et ce soir, on le sentait plutôt pas mal. L'affichage et le bouche à  oreille avaient fonctionné à plein régime et Didier, le responsable de la salle, nous promettait un public nombreux et très motivé. A nous de jouer!! En même temps nous étions venus pour ça, alors!

Dix neuf heures. Deux heures à tuer. Bon, on va boire une ou deux bières. Bon, on va fumer un ou deux pétards. Bon, on va y aller.....Allez!! Sur la crête de Sid vicious! La salle!! Plus que pleine, bondée. Plus que bondée. Démentielle. Ça a démarré illico. Premiers accords, premiers pogos, bras en l'air, sauts et autres figures imposées de la culture punk. La scène était surélevée ce qui me permettait d'apercevoir Claude à la régie, réfugié dans un recoin, tout au fond. D'un signe il me fit comprendre que tout baignait de son coté. Ok. C'était parti pour au moins deux heures de communion avec ces jeunes qui partageaient notre vision libertaire de la planète. On allait cracher son venin, sa rébellion, hurler ses slogans, lever le poing, espérer la révolution, la vraie. Et puis écouter de la bonne musique. Ben oui, quand même!! Plus d'une heure de concert et nous continuions de monter, monter...Puissance, intensité, décibels, chaleur, rage, bonheur, partage etc etc etc...Nous donnions tous le meilleur. Bien plus que par la bière et le chichon, nous étions ivres et complètement partis. Dans notre univers, notre monde, notre passion. Un des meilleurs publics rencontrés. Déchainés, conquis, hurlant nos prénoms. Une mer de bras en mouvements. Je courrai d'un bout de la scène à l'autre, répondant aux sollicitations venues d'en bas. Des hurlements: "Par ici!! Par ici!!" Je ne me souviens que de l'instant, quand j'ai pris mon élan et que je me suis propulsé dans le vide. Ensuite??

"Par ici...! Par ici..! Pa...ci...! Pa...ii..!.....Papy...Papy...!! Maman! Maman! Y'a Papy qu'est tombé du canapé!!...Il dormait devant "Questions pour un champion" et puis d'un coup, il a bougé beaucoup et il est tombé!"

J'ai ouvert un œil, rassurant de suite ma petite fille inquiète de me voir inerte, affalé sur la moquette. Ma fille est arrivée dans le salon en courant

"Papa, ça va

-oui oui, t'inquiète

-Sur?

-Bah! c'est pas bien de vieillir...."

 

 

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