Les « monstres de foire », d’hier et d’aujourd’hui.

« Elephant man », Joseph Merrick, « Jojo », l’homme chien et « Vénus Hottentote », Saartje Baartman, se sont fait voler la vedette, les monstres ont changé de visage mais, heureusement, le cirque continue, il y a toujours autant de spectateurs. Quand le monstre d'hier devient le modèle d'aujourd'hui, c’est le signe que quelque chose a changé.

Des êtres humains s’exposaient comme des monstres à cause de leurs maladies ou de leurs difformités.

À cause de leurs particularités physiques.

On les exploitait, ils étaient prisonniers. « On » gagnait de l’argent, beaucoup parfois : plus la barbe de cette femme était longue, plus le nez de cet enfant était gros, plus la bosse sur son dos était proéminente  et plus les curieux faisaient la queue au guichet. Des files d’attente interminables.  

Le propriétaire exploitant du cirque était riche, pas « ses » monstres, nuance.

« Quand je me regarde, je me désole. Quand je me compare, je me console », le monstre c’est lui, c’est elle, ce n’est pas moi ! Il y a bien pire que moi !

Joseph Merrick, alias « Elephant man », est probablement le plus célèbre de ces monstres grâce au film de David  Lynch. Attachant, émouvant, on a envie de le protéger, sa faiblesse est la nôtre. Pourvu qu’il ne meure pas de sa maladie, de sa particularité !

« Jojo », l’homme chien, dont l’hyperpilosité faisait peur. Le loup-garou, ou lycanthrope, n’est pas loin, il est prêt à mordre tous ceux qui s’approche trop…tellement gentils, en fait, si seul, si fragile.

La « Vénus Hottentote » dont la croupe callipyge attirait les foules au Jardin des Plantes. Artiste ou  esclave ? Fantasme sexuel ? le spectateur pouvait toucher, caresser ses énormes fesses, elle se laissait faire. Elle en riait, paraît-il.

Elle en vivait, ils en vivaient, une pitance ou un billet, un toit et de la nourriture en échange d’une humiliation ; un morceau de pain contre des rires moqueurs et des insultes. Des bêtes de foire.

C’était hier…les temps ont changé, les rôles ont été redistribués, les scénarios ne sont plus exactement les mêmes, autres temps, autres mœurs, mais certains « ingrédients » font toujours recette.

« And now, the freaks ! », place aux monstres !

Aux vrais !

Nous sommes au début du XXIe siècle.

La « Vénus Hottentote » s’est convertie en star de la télévision américaine, en femme d’affaires, productrice, animatrice et styliste. Kim Kardashian. Elle gagne beaucoup plus d’argent que Saartje Baartman n’en gagnait, mais elles ont la même paire de fesses, énorme popotin, gigantesque cul, le même argument commercial.

Elle attire les foules comme son modèle le faisait. Elle s’affiche là où la foule se masse, là où elle se tasse, là où elle se fait piéger, sur internet. La toile remplace le cirque. Un filet dérivant à plus d’un titre.

Et ça marche ! Personne ne se rend bien compte de cette filiation et pourtant…

Les voyeurs d’aujourd’hui rêvent de ressembler à KK, c’est la différence : quand  le monstre devient modèle, c’est le signe que quelque chose a changé.

Le propriétaire du cirque c’est Vincent Bolloré, le bonimenteur  vedette s’appelle Cyril Hanouna, il n’est pas le seul, il y en a plein d’autres.

Les cirques pullulent.

Jean-Marc Morandini, autre bonimenteur, s’était fait une spécialité de « montreur d’ours » à la fin des années 90 avec « Tout est possible », un titre prometteur, en vérité. Accusé d’encourager le voyeurisme et de racoler le « cher téléspectateur », Morandini a été obligé de marcher à l’ombre pendant quelque temps : le succès aidant, il s’était jeté, tête baissée, dans une course folle à l’audimat, au pognon, à tel point que le « cher téléspectateur »  en question a fini par avoir honte d’être ce qu’il est, honte de regarder ce qu’il regardait sur la chaîne de monsieur Bouygues.

Le cirque a ses monstres, ses clowns, ses ours, ses éléphants.

Plein de Monsieur loyal aussi.

Les moins jeunes d’entre nous se souviennent certainement de Roger Lanzac, présentateur attitré de « La piste aux étoiles ». Ou de Jean Nohain.

Michel Drucker ensuite.

Jean-Pierre Elkabbach et Alain Duhamel.

Jean-Michel Apathie.

Nicolas Doze.

Oui, car nous sommes passés du cirque à la variété, de la variété à la politique et de la politique au cirque.

Les hommes politiques sont des « bêtes de scènes » disait ma défunte grand-mère qui adorait Michel Drucker.

Des bêtes de cirque, elle avait raison.

Fillon, par exemple,  a troqué la bosse du bossu contre la bosse du pognon comme d’autres ont la bosse du commerce.

Sarkozy est le prestidigitateur vedette d’une émission star,  « Une famille libyenne en or » : l’argent disparaît sans laisser de traces et se volatilise dans la nature.

Macron est le bonimenteur de « Rendez-vous en terre inconnue ».

Chacun a sa spécialité, ils jouent un rôle, une partition, devant des spectateurs/électeurs médusés qui en redemandent, car on ne me fera jamais croire qu’après avoir élu Sarkozy puis Hollande et maintenant Macron, ils n’y sont pour rien !

Il n’y a pas de spectacle sans spectateurs.

Ce ne sont plus des particularités physiques qu’on recherche, la « monstruosité » a radicalement changé d’apparence.

J’avais de la tendresse pour Elephant man, de la compassion pour Jojo, l’homme chien, tellement isolé.

Franchement, entre vous et moi, remplacer Joseph Merrick par Nicolas Sarkozy et « Jojo » par Macron c’est…c’est…c’est inhumain, c’est monstrueux !

A ce régime-là, Nikos Aliagas pourrait devenir président de la République.

On l'aura bien cherché.

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