Le Puceau de la République

Vierge, sans expérience, mais avec beaucoup d’envies et une forte dose d’impatience, le petit Puceau avance vers son destin d’homme sans bien savoir où il met les pieds, ses gestes sont gauches, il est maladroit, il peut faire mal, il est parfois décevant. Souvent.

Vierge, sans expérience, mais avec beaucoup d’envies et une forte dose d’impatience, le petit Puceau avance vers son destin d’homme sans bien savoir où il met les pieds, ses gestes sont gauches, il est maladroit, il peut faire mal, il est parfois décevant.

Souvent.

On le dit pur ou innocent, il sera donc pardonné tant que sa niaiserie lui servira de carburant et de guide, mais passé un certain âge…

Sa voix chevrote encore, ses mains tremblent, il hésite, il tâtonne, il palpe, il court frénétiquement après son plaisir, il préfère la ligne droite aux chemins de traverse, aux sentes, il n’aime pas les collines ni les dunes, encore moins les grottes sombres…pourquoi s’attarder sur ce petit buisson obscur, dense et plein d’épines ? Maman, j’ai peur !

Le Puceau pubère est un sprinter, il a le souffle court, ses jambes flageolent…il est bancal, car il est convaincu d’avoir trois jambes…il a choisi la plus mauvaise. Pour marcher.

Alors pour courir…

Le Puceau adolescent mélange tout, confond tout, il se trompe, c’est sa marque de fabrique, à peine parti il est déjà arrivé !

Les préliminaires sont une perte de temps, un gaspillage d’énergie, c’est pourquoi il est inutile d’écouter, de dialoguer, d’échanger, son plaisir est roi, d’ailleurs il est le roi de ce roi-là, il n’obéit qu’à cette logique, Il ne pense qu’à lui, tout lui appartient.

La pauvre !

Arrivé là par hasard grâce à la complicité d’un cambrioleur sexagénaire et d’un transsexuel repoussant déguisé en femme, dictatrice de surcroit, tel un coucou le Puceau obsessionnel s’est glissé dans les draps d’une vieille dame qui s’est laissée abuser, sa jeunesse la faisait encore rêver, promesse d’un avenir meilleur après de multiples cocufiages, après des déboires conjugaux à répétition, ça peut se comprendre ; on a le droit de rêver, oui, bien sûr, mais attention aux mirages, j’en connais beaucoup qui, en plein désert, sont morts de soif, brulés par le soleil, exsangues, la langue pendante boursoufflée, les poches vides.

Qui se soucie des poches d’un cadavre en plein désert ? Qui plus est vides ?

Les vautours, peut-être, dont le ventre est de plus en plus rond. C’est fou ce que les vautours sont gras en ce bas monde ! C’est l’époque qui veut cela.

Le Puceau convaincu passe du stade de l’onanisme à la copulation sans aucune transition, d’ailleurs beaucoup d’hommes confondent les femmes avec leur main droite. Ou gauche. Aucun savoir-faire.

Ils seront cocus, les femmes méritent mieux, tellement mieux !

Arrivé à l’âge adulte, le Puceau éternel a perdu ses privilèges, il n’a plus d’excuses, mais il ne le sait pas, il se croit toujours protégé par sa jeunesse, par son talent, il s’entête, il s’obstine jusqu’à l’absurde, tragiques quiproquos ; il est l’incarnation du Messie, personne ne peut plus le retenir, il est invincible.

Le Puceau pathétique adulte, surtout s’il a été un brillant étudiant, ne connait ni le doute ni la nuance, il marche toujours et encore. Nul ne sait où il arrivera ni quand, mais ce n’est pas son problème.

Son entêtement lui tient lieu de programme, il puise son énergie dans l’isolement, car, évidemment, il a raison, il a toujours raison. Les autres sont des cons.

Seul contre le reste du monde.

Son entourage se rassure, soit c’est un abruti, soit c’est un génie. C’est comme cela que naissent de fausses réputations de génies.

Le doute le tuerait, c’est pourquoi le Puceau diplômé à peur de mourir sous les balles d’un tueur fou, c’est vrai que le doute peut surgir à tout moment, au coin d’une rue, sur un rond-point, au détour d’un résonnement. Ses opposants sont des délinquants, voire de dangereux criminels.

Moi aussi j’ai été amoureux de ma professeure de latin, mademoiselle Moreau, j’avais 13 ans, elle devait avoir 26 ou 27 ans, jeune agrégée de lettres classiques, elle ressemblait à Marlène Jobert, mais en brune avec des cheveux noirs frisés, un type méditerranéen prononcé et une poitrine qui m’encourageait à envisager la chaire de latin à la Sorbonne « quand je serai grand ».

Mademoiselle Moreau zozotait, elle crachotait même quand sa langue et ses lèvres entraient en conflit et s’enroulaient autour des « s » que la première déclinaison lui proposait au pluriel, notamment, Rosae, Rosae, Rosās, Rosārum Rosīs, Rosīs…

Un festival d’éclaboussements, je n’en perdais pas une goutte !

Enfin…amoureux…j'ai grandi, j'ai muri, je me suis vite rendu compte que désir et amour ne sont pas toujours les revers d’une même médaille, j’avais perdu mon pucelage, je crois, la désynchronisation entre l’un et l’autre a ses avantages. Et ses inconvénients, je le sais maintenant.

Mais pas lui…il ne se rend compte de rien, il marche, toujours immature. Avec elle, main dans la main comme s’il avait peur de se perdre dans les bois…décidément il n’aime pas les buissons…il ne sait pas ce qu’il a loupé, l’imbécile.

Le Puceau convulsif part à la guerre avec son arc et ses flèches que sa mamie lui avait offerts à Noël quand il avait 10 ans.

Les puceaux sacrés font la guerre, c’est comme cela, il faut s’y faire.

C’est un fantassin du moyen-âge qui se voit un destin napoléonien, il traverse les villes et les campagnes comme on visite une garnison, entre deux coups de canon, bible en main, il a réponse à tout.

C’est un homme maintenant, mais il ne le sait pas, il a brulé toutes les étapes, de succès scolaires en succès universitaires, il aurait même fait les « grandes-écoles » à ce que l’on dit, l’enfant devenu roi reste capricieux, il casse plus qu’il ne joue.

« Seulement, l'amour et la guerre s'apprennent mieux sur le terrain que dans les livres. Mis au pied du mur, le puceau que j'étais encore ne savait pas trop comment s'y prendre pour vaincre. Il ne vainquit d'ailleurs pas ».

Ne vous étonnez donc pas qu’il soit amateur en toute chose, amateur au sens péjoratif du terme.

Oui, le Puceau de la République est un puceau péjoratif.

Puisqu'il ne peut pas vaincre, il finira par perdre.

 

(Citation opportunément tirée des Mémoires d’un voyou de Maurice Chapeland, le titre évocateur dit tout)

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