Depuis sa prison, Carlos Ghosn livre son analyse sur la crise des gilets jaunes

« Contre la connerie envahissante » est en mesure de révéler, en exclusivité pour Médiapart, ce que pense Carlos Ghosn des mouvements sociaux qui secouent la France depuis plus d’un mois maintenant - le temps de son incarcération au Japon - il nous parle sans retenue et sans filtre de la crise dite des gilets jaunes.

« Contre la connerie envahissante » est en mesure de révéler, en exclusivité pour Médiapart, ce que pense Carlos Ghosn des mouvements sociaux qui secouent la France depuis plus d’un mois maintenant -  le temps de son incarcération au Japon - il nous parle sans retenue et sans filtre de la crise dite des gilets jaunes.

 

 

L’homme est amaigri, presque svelte, étonnamment petit, mais svelte. Mais très petit.

Privé de soins capillaires bi quotidiens et de crème autobronzante extra-forte, habillé d’une tunique réglementaire minimaliste grise très près du corps, sans manucure, sans pédicure, les pieds nus, Carlos Ghosn nous accueille par un sobre « ohayô » qui veut dire « bonjour, tôt le matin » en japonais, or il est déjà plus de 16 heures…sans oublier que nous sommes français, il le sait…Carlos Ghosn semble avoir perdu la notion du temps qui passe, ou qui ne passe plus, sa montre Blancpain avec calendrier lunaire lui ayant été retirée dès son interpellation dans son avion privé, sur le tarmac de Tokyo ; nous faisons semblant de ne pas nous en étonner, il ne faut pas le braquer.

-J’ai pris beaucoup de recul depuis un mois nous explique-t-il en introduction, les gilets jaunes expriment un malaise très profond, un traumatisme fiscal qui génère un puissant et tenace sentiment d’injustice que je partage totalement avec eux. Nous sommes en pleine révolution fiscale, il était temps.

Nous lui faisons remarquer, tout de même, qu’il aurait dissimulé près de 40 millions d’euros aux autorités fiscales japonaises en 5 ans, soit la moitié de sa rémunération officielle, entre 2012 et 2016, que nous sommes donc loin du SMIC, très loin des gilets jaunes qui connaissent des difficultés chaque 10 du mois, eux…

-C’est une question de proportion, monsieur, en effet je gagne mensuellement 1341 SMIC, cela m’empêche-t-il pour autant d’exprimer un réel et légitime sentiment d’injustice fiscale alors que je suis 1341 fois plus impacté que n’importe quel gilet jaune ? 1341 fois plus concerné qu’eux ? Non, bien sûr, j’ai même tendance à penser qu’à moi seul je représente un village entier de gilets jaunes en colère.

Le propos est osé, la démonstration est hardie, loin d’être gêné on le sent déterminé à se battre ; « jusqu’au bout » s’enflamme-t-il en postillonnant abondamment.

Que pensez-vous d’une éventuelle augmentation du SMIC ?

-Ce serait une grave erreur, nous serions obligés d’augmenter tous les salaires  dans les mêmes proportions, aucune entreprise ne sortirait indemne d’une telle folie, le chômage fera un bond en avant, les délocalisations se multiplieront, l’optimisation fiscale ne sera plus une exception réservée à quelques privilégiés bien informés,  elle deviendra la règle y compris pour les PME et je ne parle pas d’évasions fiscales qui pourraient commencer dès le seuil fatidique de 10 fois le SMIC !

Si je vous comprends bien, monsieur Ghosn, on peut sauver des banques et un système financier en déroute du fait d’exactions patentes, on peut socialiser les pertes de ces banques avec les impôts des contribuables, mais on ne peut pas leur « donner » une augmentation de 150 ou 200 € alors même qu’ils n’y sont pour rien dans cette faillite généralisée ?

-Vous mélangez tout, il fallait sauver ces banques sinon c’est toute l’économie mondiale qui explosait et…

Nous l’interrompons en lui objectant qu’à l’urgence financière correspond une urgence sociale du fait même des États, c'est-à-dire des contribuables,  qui se sont portés au secours des établissements bancaires et qu’il fallait, désormais, mettre la priorité sur cette dimension sociale, une juste contrepartie des efforts consentis.

Carlos Ghosn élève le ton et s’emporte n’hésitant pas à nous tutoyer sous l’emprise d’une colère qu’il ne peut pas maîtriser.

-Arrête de dire des conneries, putain ! on s’en cogne de ces minables, de tous ces loosers qui roulent en Clio diésel, les cons, ils ne comptent pas, ils n’existent pas, on peut les contourner, s’en passer, on peut même les éliminer physiquement par des robots ou par une main-d’œuvre étrangère, le plan est en cours de réalisation, tu le sais, non ? Macron va leur donner un su-sucre pour les endormir, il va leur donner un os à ronger avec l’appui et du MEDEF et de la CFDT et de FO et de la CGT ! mais tu ne comprends rien à rien et c’est pour cela que tu viens me faire chier ici ? Tu vas les voir à l’œuvre les corps intermédiaires ! t’es naïf ou quoi ?

Probablement adepte du « panic management » très en vogue dans les grandes entreprises cotées en bourse, ou sur le second marché, Ghosn s’assoie en tailleur sur son futon gris clair, une couleur identique à celle de sa tunique, du coup il rapetisse, on ne voit plus que sa tête grosse comme une énorme citrouille, une citrouille avec deux toutes petites mains en guise d’oreille qui s’agitent frénétiquement.

Monsieur le Président, lui fais-je remarquer prudemment, nous avons le sentiment que vos propos ne témoignent pas, à proprement parler, d’une grande proximité avec les gilets jaunes, objet de notre entretien…

-Mais fout-moi la paix avec tes gilets jaunes ! merde ! ce qui compte c’est la réforme fiscale qui va enfin sortir des tiroirs, on va créer 2 tranches d’impôts supplémentaires, on va ratisser un peu plus les classes moyennes, on va redonner un peu de pouvoir d’achat à tes petits poussins (terme officiel employé par la police et les gendarmes pour désigner les gilets jaunes) pour qu’ils ferment leur gueule ; on va raser le service public, le mammouth va bientôt ressembler  à un lévrier de compétition avec des côtes bien apparentes, il faut bien aller chercher de quoi financer les réformes, et comme ça, après, on aura 40 ans de paix sociale, Ducon. D’ici là il n’y aura plus d’ouvriers ni de main d’œuvre. Cette réforme est rendue possible grâce aux gilets jaunes, c’est pour cela que je les défends. Faut pas oublier que le libéralisme est né sur les cendres encore tièdes de mai 68, un général remplacé par un banquier de Rothschild, ça te parle Ducon ?

J’observe Ghosn, il me fait penser à un clone de maître Yoda en fin de carrière.

Je lui demande s’il a des craintes particulières pour la suite des enquêtes, il vient en effet d’être inculpé par la justice japonaise qui renouvelle sa garde à vue étant donné des actes récents de dissimulation fiscale, cette fois portant sur 2017 et 2018.

-Te bile pas, biloune, me dit-il dans un franc et large sourire, la France va finir par m’extrader, une fois là-bas j’aurais la paix, j’en ai des dossiers, tu sais…sur tout le monde ! ici ce n’est pas pareil, je suis à poil, c’est vrai, mais cela ne va pas durer, les négociations ont déjà commencé, c’est une question de semaines ou de mois peut-être, pas de quoi s’énerver.

Il est 17h30, mon taxi m’attend.

Je prends congé de Carlos Ghosn, il voit mon hésitation en me tendant sa petite main, je n’ai pas envie de lui donner la mienne, elle pourrait encore servir.

Quand je pense que ce soir, dans l’avion, je vais manquer l’allocution de Macron…

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