Je suis à deux doigts de commettre un acte héroïque…

L'heure est grave, on ne peut pas rester les bras ballants à se lamenter à longueur de temps, il faut réagir vite et fort !

En aurais-je seulement le courage ?

À ce stade de mes réflexions, je ne peux pas complètement exclure que je sois un lâche.

Je crois que cela vient de mes parents, de mon père surtout, qui a traversé la France entière à pied pour échapper à la résistance, en 1942, au prétexte fallacieux qu’il subissait les assauts sournois d’une diarrhée entêtée et, paraît-il, incontrôlable.

Je me suis habitué à côtoyer de grandes causes qui me fuyaient obstinément à cause d’une toux, d’un rhum ou d’un nez qui coule, j’aurais mérité d’avoir un autre destin, c’est certain, mais mon ADN en a décidé autrement puisque je n’y suis pour rien.

Très tôt j’ai su que je ne deviendrai pas le maître de l’univers malgré mes incontestables prédispositions, en dépit d’une accumulation exceptionnelle de dons qui ne demandaient qu’à s’épanouir au grand air.

Dans l’espoir de faire de moi un bon petit gars catholique courageux, discipliné et obéissant, mes parents – encore eux, décidément ! – m’ont obligé à devenir louveteau d’abord, scout ensuite, rangers pour être précis : c’est ainsi que je suis devenu rebelle. Rebelle à tout, aux chefs, aux grades, aux ordres. Et athée, en tout cas très anti-catho. Cela ne m’a pas quitté.

Dominique, mon chef scout, avait une trentaine d’années, grand, obèse, chauve au teint glabre, toujours souriant, toujours optimiste, obséquieux, gluant, il portait en permanence son short, y compris le jour où mes parents l’ont invité à diner « pour mieux faire connaissance » !

Peut-on avoir l’air aussi con en portant un short en velours côtelé élimé à son âge, avec ses énormes cuisses rouges qui l’empêchaient de courir dignement ? J’avais treize ans, j’ai vite compris que le ridicule peut tuer. Cela ne m’a pas quitté.

À l’école communale j’ai pris la défense d’un petit Martiniquais qui était arrivé en cours d’année, tous les gamins se sont ligués dans la cour de récréation pour se foutre de sa gueule et de sa couleur de peau, les plus hardis, en groupe bien sûr, ont fini par se ruer sur lui, ils l’ont fait tomber par terre pour lui donner des coups de pieds, je me suis battu contre eux avec mes poings, avec mes pieds, les joues ruisselantes de larmes de haine : c’est ainsi que je suis devenu anti-raciste primaire. Cela ne m’a pas quitté.

Ce jour-là, ma mère m’accompagnait chez le coiffeur, nous avons croisé un automobiliste au volant d’une magnifique Porsche, ce qui était très rare dans le village où nous habitions, ma mère en a profité pour me tenir un grand discours moralisateur pour m’expliquer que les communistes voulaient interdire aux gens riches d’être riche, « ils veulent tout partager, tu t’imagines, mon chéri ? » : c’est ainsi que je suis devenu communiste. Sans le savoir. Cela ne m’a pas quitté.

Ma petite expérience du militantisme – au PS, plus précisément au CERES, en 1974, pendant la Révolution des Œillets au Portugal – m’a définitivement vacciné des partis politiques : petites intrigues minables, magouilles en tout genre, espionite aigüe, conspiration, esprit de chapelle…c’est ainsi que je suis devenu libertaire. Cela ne m’a pas quitté.

Ah…si seulement j’avais copiné avec Dominique, je serais certainement devenu « Chef scout » !

Ah…si seulement je n’avais pas défendu mon petit pote black, je serais devenu indifférent à la cause des minorités !

Ah…si seulement j’avais accepté l’invitation à diner d’Édith Cresson le jour où elle m’a donné ma (première) carte du PS, Place du Palais-Bourbon, vers 20 heures, je serais devenu mitterrandiste, puissant et riche, très riche ! Ministre, peut-être, c'est ma mère qui aurait été contente, un fils ministre, même de gauche, ça vous fait une de ces réputations de mère, ministre !

J’ai complètement vendangé mon destin de grand homme, j’ai loupé des tas d’opportunités, c’est évident.

Ah…si seulement j’avais fermé ma grande gueule !

Petit à petit je suis devenu l’empêcheur de tourner en rond, on m’a traité d’électron libre ! de traître quand j’ai commencé à pointer du doigt la dérive « républicaine » de Chevènement…

Je me suis marginalisé de tout, de tous. En dehors de tout « système ».

Aujourd’hui j’ai décidé de changer de braquet, car l’heure est grave.

La planète crame à cause d’un capitalisme suicidaire qui spécule sur la fin du monde.

L’air est devenu irrespirable.

La faune et la flore ne savent plus où se planquer pour se protéger de la connerie.

On torture des animaux pour devenir aussi gros, aussi adipeux et aussi con que Dominique, c’est peu dire.

On torture à mort Ilan Halimi, on fait la chasse aux « pédés et aux gouines », des femmes se font tabasser à mort par des machos alcoolisés, des trans se font casser la gueule aux abords d’un stade où on peut entendre des chants homophobes repris en cœur par une bande d’abrutis…

La gauche se disloque, le PCF a disparu de l’horizon, la FI a un genou à terre, la CFDT est macroniste !

Inutile d’énumérer toutes ces saloperies, c’est déprimant.

Si, encore une, et pas la moindre : Emmanuel Macron est au pouvoir !

Il mise toute sa stratégie politique sur sa réélection face à Le Pen au second tour des prochaines présidentielles. La situation va donc empirer…nous en avons encore pour…huit ans, peut-être !

Mes innombrables qualités, mon charisme et, j’ose le dire, mon génie politique, mon expérience aussi, mon courage légendaire, ma détermination me poussent à réagir, on ne peut pas rester les bras ballants à se lamenter à longueur de temps.

Je veux enfin reprendre mon destin en mains, il n'est jamais trop tard ! Le grand homme, contrarié il est vrai, que j'étais n'a pas dit son dernier mot ! que non !

Je ne suis pas lâche, aujourd'hui plus qu'hier, j'en suis sûr.

Il faut en finir avec le libéralisme, une bonne fois pour toutes !

Refuser l’alternative Macron-Le Pen que veut nous imposer le COUAC 40 !

Je suis à deux doigts de commettre un acte héroïque.

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