Les femmes et les enfants d’abord ?

Huit mineurs dont plusieurs nouveaux-nés sont morts dans la rue depuis le début de cette année, regardons bien les choses en face : une société qui n’est plus capable de protéger ses enfants, qui n’a rien à leur proposer pour les héberger, n’a plus aucune espèce de crédibilité, elle peut disparaitre.

L’expression est bien connue des marins, en cas de naufrage et de risques mortels, le protocole est toujours le même : les femmes et les enfants sont les premiers à être secourus ou sauvés, surtout si on sait que le nombre de canots de sauvetage est insuffisant.

Venu d’un autre âge, cet héritage moral un rien désuet, un rien sexiste, reconnaissons-le, est quelque peu mis à mal par les mouvements féministes qui y voient la résurgence, ou la persistance, d’une grâce, ou d’une faveur phallocratique d’un autre temps.

Il faudrait gober le machisme au prétexte d’une galante coutume, et rendre un vibrant hommage à ces hommes qui ont le sens du sacrifice.

En cas de naufrage uniquement, mais pour le reste…nos chevaliers des temps modernes prennent l'avion, autre temps autres mœurs.

Le féminisme a de bons arguments, je me les suis appropriés depuis plusieurs décennies, la lutte est nécessaire, le chemin à parcourir pour rétablir l’égalité entre les sexes et rendre à la réciprocité ses lettres de noblesse est encore très long, beaucoup trop long, un chemin souvent ensanglanté, parfois un coupe-gorge, le soir, à l’heure de l’apéro. L’alcool qui rend fou, l’alcool qui tue. On boira encore et toujours en janvier, merci, Macron, on trinquera, on trinque déjà…

Restent les enfants.

Il y a et il y aura toujours un consensus autour du sort que la société réserve à ses enfants, petits ou grands.

Le naufrage est là devant nous, le paquebot « France » recrache à la mer, c'est-à-dire dans les rues sombres, tous les soirs, 700 à 800 enfants !

Pas de canots pour eux, pas de place non plus pour leurs mamans : j’avoue bien honteusement que je serais prêt à faire une petite entorse à mon féminisme militant. Vous avez dit maman, je crois ? C’est sa maman !

La faim, la soif, le froid, l’humidité, le bruit, le vent, les coups, les menaces, les insultes, la peur qui écarquille encore un peu plus leurs yeux et qui tord les boyaux.

Ils tremblent de la tête aux pieds.

Cette jeune maman enceinte qui a été violée avant-hier soir.

En île de France, 20 000 mineurs sont hébergés dans des hôtels, « dans une situation de précarité extrême ».

Beaucoup de femmes qui viennent accoucher dans les hôpitaux sont remises à la rue avec leur nouveau-né.

Ils achèveront sans doute leur inexorable descente aux enfers dans la rue, sous un pont ou dans les bois. Il s’en passe des choses, la nuit, dans les bois…

Depuis le début de l’année, huit mineurs sont morts dans nos rues.

Nous avons hébergé un « enfant » tout juste majeur entre la fin juillet et la mi-novembre, il est parti de chez nous lundi, il y a trois jours, un gamin sans ressource, sans toit, parents divorcés, chômeurs tous les deux, alcooliques tous les deux. Un père violent, faut-il le préciser ?

Nous l’avons accompagné (et motivé…si vous saviez…) dans ses démarches administratives, nous lui avons trouvé un médecin (très difficile de trouver un médecin dans le 42) pour soigner une toux grasse persistante, persistante depuis juillet au moins…

Comment faire autrement ?

Mais cette solidarité a ses limites.

Les nôtres d’abord, malheureusement.

Celle de la société ensuite.

Les initiatives personnelles, pour peu qu’elles s’institutionnalisent, risquent de masquer les carences d’une société qui est prise en flagrant délit de déni, sa lâcheté n’a d’égal que sa sauvagerie, sa bestialité. Et son indifférence.

En masquant la réalité, nous deviendrions complices de cette sauvagerie d’État.

Rien n’est pire que l’indifférence, rien !

Regardons les choses en face : une société qui n’est plus capable de protéger ses enfants, qui n’a rien à leur proposer, ni projet ni hébergement, n’a plus aucune espèce de crédibilité, elle peut disparaitre.

Elle doit disparaitre.

Commençons par ceux qui l’incarnent, les premiers de cordée.

Ils ont une corde, c’est déjà pas mal.

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