Mon psychanalyste m’a diagnostiqué « argentophile », c’est dramatique !

C’est vrai que depuis une cinquantaine d’années environ, mon rapport à l’argent n’est pas simple, sans vouloir dramatiser à l’excès, je dirais même qu’il est conflictuel, passionnément, voire politiquement conflictuel, j'en ai bien peur. Je suis peut-être le seul dans ce cas...

C’est vrai que depuis une cinquantaine d’années environ, mon rapport à l’argent n’est pas simple, sans vouloir dramatiser à l’excès, je dirais même qu’il est conflictuel, passionnément, voire politiquement conflictuel, me dit-on.

J’aime l’argent, mais voilà, je n’en ai pas, pas assez en tout cas. D’après mon psychanalyste, ce n’est qu’une petite partie du problème, « la plus simple » me dit-il, car en plus d’aimer l’argent je suis de gauche, cela génère d’autres types de conflits internes qui influencent mon comportement, dans tous les domaines, parait-il, familiale, social, professionnel et sexuel, les psy ont la fâcheuse tendance de tout ramener au sexe, c’est pénible à la longue.

A soixante-cinq ans, j’ai l’impression de me faire piquer en train de lire un vieux numéro de Playboy de la main gauche (je suis droitier) dans les cabins de la maison familiale de mes parents, sans le savoir je suis  sur le chemin d’une régression infantile carabinée, l’argent infantiliserait, d’après ce spécialiste.

J'ai entendu dire que ça rend con, aussi.

Lorsque j’achète quelque chose, il paraît que je recrute une masse colossale de neurones qui passent le plus clair de leur temps à draguer d’autres neurones dédiés, eux, au plaisir, plus j’achète et plus la copulation neuronale devient frénétique, il semblerait qu’une partie de mon cerveau jouisse intensément ; sans que je le sache, bien sûr. Si encore je participais, mais non ! l’orgasme se fait sans moi…une sorte de partouze cérébrale à l’insu de mon plein gré.

Mon passé de syndicaliste, de militant socialiste (congrès d’Epinay, Programme Commun de la Gauche, militantisme au CERES…) et mes tendances libertaires m’ont poussé et me poussent toujours à me battre contre toutes les formes d’injustice, contre les inégalités, je milite aussi activement pour les droits des femmes, pour les LGBT I, A, Q ; ma fibre écologique est née en 1974, René Dumont était alors candidat à l’élection présidentielle sous l’étiquette écologiste, le premier du genre, un oublié de l’histoire, René.

Mon psychanalyste m’explique que mon « profil politique est en conflit permanent avec mon profil d’acheteur, vous risquez l'implosion, c'est une question de jours ou de semaines, tout au plus ».

Je suis foutu.

Une psychologue, Kathleen Vohs, a été la première à étudier le thème de l’argent dans le champ de la psychologie expérimentale, elle a testé ses étudiants, certains d’entre eux, pas tous, devaient lire des phrases qui faisaient explicitement référence à l’argent ainsi que des phrases qui n’avaient aucun rapport à l’argent ; ensuite, elle leur a demandé de résoudre des problèmes de logique très complexes, ils avaient le droit de demander de l’aide à leurs camarades dans le cas où ils en auraient besoin : ceux qui avaient été sensibilisés à l’argent ne demandaient quasiment jamais de l’aide aux autres et ne donnaient aucun coup de pouce à ceux qui étaient en pleines difficultés !

Pour faire simple, l’altruisme disparait au profit (?) d’un comportement de plus en plus égocentrique, je fais donc partie de ces salauds, moi qui ai voté Mitterrand en 81 et qui me suis abstenu en 88, après le fameux tournant de la rigueur qui alignait le socialisme sur le capitalisme. Ah ! le traître ! Ce Mitterrand quand on y pense...c'est par lui que tout a commencé à se barrer en saucisse.

Je suis un connard de droite, un salaud de libéral, un pourceau de capitaliste, inconsciemment j’ai piétiné mes valeurs.

Plus aucune interaction sociale, plus aucun échange, l’indifférence mélangée à une forte dose d’égotisme échevelé, un nombrilisme sans limites, tel est mon triste destin.

Je suis une ordure, tout ce que je déteste.

Manquerait plus que je sois homophobe.

« Vous devriez essayer de voter à droite, au moins une fois, vous seriez surpris du résultat » me dit le psy. Je ne sais pas de quels résultats il parle, mais c’est très brutal comme thérapie pour un vieux con comme moi, c’est une remise en cause totale de toute une vie, merde ! J’aimerais bien le voir à ma place.

Il veut me rassurer, ou me convaincre peut-être, « si vous votez à droite, vous n’aurez plus aucun problème, vous vous réconcilierez avec votre moi profond ». Ouais, mais très très profond, alors…

« Monsieur, il faut vous décomplexer, après avoir voté à droite vous pourrez dépenser sans compter, il sera toujours temps de prendre un petit crédit relais après, ce n’est pas la mer à boire, le plus urgent c'est d'éradiquer ce conflit qui vous ronge de l’intérieur, le plus vite possible, croyez-moi ! ». Le ton est comminatoire.

Je l’ai interrogé sur l’efficacité de sa méthode, j’avais besoin de me rassurer, c’est humain, il m’a répondu qu’il n'avait connu que deux échecs dans toute sa carrière, avec deux couples : avec Patrick et Isabelle Balkany, puis avec François et Pénélope Fillon ; je lui fais observer qu’ils sont de droite, il me coupe la parole immédiatement, et sèchement, en m’expliquant qu’ils avaient un rapport à l’argent aussi conflictuel que le mien, avec les mêmes symptômes, mais que précisément, étant de droite, il ne pouvait rien faire pour eux…

Seuls les gens de gauche ont ce type de problème, c’est maintenant scientifiquement confirmé, c’est ce que je me dis, je m'en doutais un peu, quand même, je ne suis pas né de la dernière pluie.

L’idée de faire voter à droite des gens de gauche qui galèrent tous les jours à cause de leur tout petit pouvoir d’achat est un concept assez nouveau pour moi, je dois bien le reconnaitre, sur le papier cela à l’air tout à fait révolutionnaire. J’espère qu’il est sincère, ce psy.

« À propos de couple, comment va le vôtre ? », sa question est directe, j’ai l’impression d’être violé.

J’ai beau être pudique, je me suis senti obligé de lui répondre, de toute façon, au point où nous en sommes…il m’a déjà surpris avec la double page centrale de Paméla Anderson dans les mains…alors…

Je commence en lui expliquant que Nathalie, ma femme, n’a aucun complexe avec l’argent, qu’elle s’en fout, elle fait contre mauvaise fortune bon cœur, mais, qu’au fond, « elle méprise tout ce cirque du pognon », ce sont ses propres mots, lui dis-je.

« C’est très grave, monsieur, en plus d’être coincé entre l’argent et vos convictions, vous êtes au bord de la rupture avec votre femme, je connais cela, vous êtes en conflit larvé avec elle, il faut qu’elle vous accompagne en séance ici, avec moi, toutes les semaines, c’est une question de vie ou de mort pour votre couple ».

Le coup est rude, je suis à deux doigts de voter à droite, pour couronner le tout je vais perdre ma femme. J’ai bien fait de venir…

Mes yeux s’humidifient…

Il voit mon émotion, je suis gêné, pour sauver les apparences je lui dis que tout cela risque de me couter très cher, 50 € multipliés par deux par séance, une fois par semaine, pendant deux ans…on parle tout de même d’un budget de 9000 € !

Comment vais-je faire pour assouvir tous mes troubles obsessionnels compulsifs ? Sans un rond en poche ? Ruiné ?

« Bruno, permettez-moi de vous appeler par votre prénom, il y a très longtemps, en 1982 très exactement, j’ai eu un patient très célèbre, un homme politique de tout premier plan, François Mitterrand pour ne rien vous cacher, mais cela doit rester entre nous, Mitterrand donc est venu me consulter, il était exactement dans les mêmes dispositions que vous, en quasi-rupture avec sa femme Danielle, une femme merveilleuse, et bien j’ai réussi à le soigner en moins d’un an, il a fini par se comporter en véritable adulte, il a abandonné ses illusions, ses utopies, ses fantasmes au profit d’un réalisme que vous qualifieriez de « droite » pour reprendre votre logique…en un an seulement, Bruno, vous imaginez ? ».

« Mais alors…alors, comme ça, le tournant de la rigueur, c’est vous ? », je balbutie, je suis interloqué, dévasté.

« Oui, monsieur, c’est bien moi, en effet » me dit-il avec un sourire…avec un sourire…comment dire ? Avec un sourire à la con.

Je te lui ai collé mon poing dans la gueule à ce con, mais alors une de ces droites ! en plein pif !

Pas du gauche, non, de la droite !

Du coup, je ne l’ai pas payé, il peut se les carrer dans l’oignon, ses honoraires d’escroc.

Pour la première fois de ma vie, j’ai gardé mon pognon dans ma poche.

Je vais déjà beaucoup mieux.

Merci, docteur.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.