Quand je serai grand, j’habiterai le Connecticon

Grace à mon androïde je suis devenu un acteur du monde moderne à part entière et j'en suis fier ! J'ai un avis sur tout. Je suis connecté donc j'existe.

Il parait que c’est un pays merveilleux, le Connecticon.

Les habitants du Connecticon s’appellent les Connecticonnards. Partis de rien, ils n’arriveront nulle part, mais ils sont déjà très nombreux, très heureux et très connectés. Tous connectés. Pas d’exception, c’est comme cela que cela doit fonctionner.

L’humanité entière ambitionne de devenir Connecticonnards, c’est la course à celui qui peut offrir la meilleure couverture géographique, Chine, USA, Japon, Inde, et plus timidement l’Europe.

L’Afrique est en retard, comme toujours, mais ce n’est pas grave, ils sont tous noirs, là-bas or nous vivons dans un monde de blancs fait par des blancs pour des blancs. Tout s’explique.

Pour gérer tous les Connecticonnards de la planète il est impératif de mettre en place des réseaux très haut débit, des gros tuyaux quoi, pour faire passer le maximum de Connecticonnards dans un minimum de temps. Ils sont bavards les Connecticonnards.

Dans le Connecticon ils se connaissent tous, ils s’envoient des messages, des photos, des SMS, des tweets, des selfies, des films, des chansons, ça n’arrête pas.

Ils se tutoient, ils aiment ou ils n’aiment pas, quelquefois ils détestent, mais au moins, ils ne restent jamais indifférents, ils ont toujours quelque chose à dire, ils ont un avis sur tout, c’est cela que j’aime par-dessus tout.

Quand je serai grand, moi aussi j’aurai un avis sur tout, je donnerai mon opinion sur l’écologie, sur la politique, sur l’économie, sur Poutine, sur la fécondation in vitro, sur les gilets jaunes, sur Lady Gaga, sur les attentats du 11 septembre, sur l’obésité, sur les trous noirs, sur Kim Kardashian, elle est belle Kim ! et sa sœur, n’en parlons pas !

Le Connecticon est le pays le plus avancé au monde en matière de réseaux interconnectés, d’où la racine de son nom, évidemment.

Le nom du pays a été choisi en référence au « panopticon », le panoptique en français, du philosophe utilitariste anglais Jeremy Bentham, son idée consistait à mettre en place une structure architecturale qui permettait de surveiller les prisonniers sans être vu, voir sans être vu. Le prisonnier ne peut pas savoir quand il est observé à l’autre bout du couloir, les cellules sont décalées les unes par apport aux autres, le surveillant est assis au centre du dispositif et à un œil sur tous les détenus.

Il n’a pas intérêt à déconner le taulard !

Un modèle d’organisation pour les écoles et les usines. Très efficace, mais beaucoup trop cher. Voilà comment le libéralisme est passé du panopticon au Connecticon, il aura fallu un peu plus de 200 ans pour peaufiner le système de Bentham. Rome ne s’est pas fait en un jour.

Il parait que là-bas, dans le Connecticon, ils sont capables de te suivre partout où tu vas, ils connaissent tout de ta vie, ils savent même prévoir à l’avance tout ce que tu peux faire avant que tu ne le fasses. C’est incroyable, parce que moi, j’ai déjà du mal à savoir ce que je vais faire d’une seconde à l’autre, j’improvise en permanence.

On m’a dit qu’ils pouvaient penser à ma place aussi, cela me faciliterait la vie.

Pour se faire naturaliser Connecticonnard, il faut investir un peu voire beaucoup, c’est normal, un smartphone, un androïde ou un Apple, peu importe, du moment que son prix dépasse 650 €. Le prix de l’appareil est proportionnel à son degré d’intelligence, preuve supplémentaire, s’il en fallait une, que les pauvres sont des imbéciles, il y a très peu de pauvres, en effet, qui peuvent s’acheter le dernier Apple.

C’est un signe d’appartenance, le smartphone, en l’exhibant les autres savent tout de suite à qui ils ont affaire.

Un maître mot, la connectivité, ce n’est pas trop compliqué : lunettes de soleil, ou de vue, connectées, chaussures connectées, montre connectée, chemise connectée, téléphone connecté, microordinateur connecté, caleçon connecté, aspirateur connecté, tondeuse à gazon connectée, réfrigérateur connecté, couche-culotte connectée, vélo, voiture, moto, scooter connectés, chiottes connectées, chambre à coucher, lit, penderie, armoire, combles, cave, arbre, médicaments…puisque tout peut se connecter alors tout sera connecté.

Il parait même qu’ils vont connecter les cercueils, on connaîtra enfin le nom de ceux qui hantent les cimetières la nuit. Personnellement, je rêve de surprendre le fantôme d’Ava Gardner en train de se balader en nuisette par une chaude nuit d’été pluvieuse. C’est mon fantasme. Cela étant elle est enterrée à Londres, les nuits sont fraiches, même en été, à Londres, manquerait plus qu'elle porte un manteau, Ava. Avec le bol que j'ai...

Maris et femmes doivent être connectés eux aussi, c’est vital, le nec plus ultra consiste à éviter de se connecter ensemble, au même moment, au même endroit : un couple qui se connecterait l’un avec l’autre, le soir par exemple, au moment du diner, aurait l’air vraiment très con, autant s’adresser la parole directement, sans filtre, mais non ! trop régressif, trop archaïque…vivre chacun sur une autre planète dans la même pièce, assis sur le même canapé ! quel pied !

L’unité de lieu, de temps et d’action si chère au théâtre est défoncée.

L’anonymat est la règle, cela permet d’insulter l’autre sans risque de se faire choper, on peut se défouler, se lâcher et vomir sa haine autant qu’on veut. Et ça fait du bien !

Un surnom et hop !

Un antisémite peut tranquillement déverser sa haine des juifs, il est à l’abri d’éventuelles poursuites.

On imagine facilement ce qui aurait pu se passer le 16 et le 17 juillet 1942, pendant la « rafle du Vél’d’Hiv » …

Une société apaisée, réconciliée avec elle-même, définitivement sereine qui assume sa modernité.

Pour que le dispositif fonctionne à plein régime, il faut mettre en place un réseau de caméra de surveillance : chez vous pour éviter les cambriolages, dans la rue pour retrouver les délinquants ou les terroristes, à l’école pour surveiller les élèves sans avoir à recruter des surveillants gauchisants dont la santé est très fragile, au supermarché pour lutter contre la fauche, à l’usine pour s’assurer que tout le monde est bien à son poste, à l’entrée des urgences à l’hôpital, sur les Champs Élysée pour identifier les GJ, sur les péages d’autoroute, dans les gares, les aéroports, les prisons, partout !

Cela ne suffit pas, il faut « administrer » cette colossale masse d’informations collectées, la traiter, l’analyser, en un mot la décrypter : c’est le rôle assigné à l’intelligence artificielle qu’il ne faut surtout pas confondre avec l’intelligence collective, ça n’a rien à voir, Mélenchon se trompe, le pauvre. Quant à l’intelligence individuelle, on sait depuis longtemps qu’elle isole plus qu’elle ne rassemble. Regardez Nadine Morano. Et Sarkozy obligé de cirer les pompes de Viktor Orban.

Ces réseaux s’affranchissent du temps, une notion désuète qui n’apporte plus rien : les logiciels d’IA apprennent tout seuls et finissent par être capables de prévoir ce qui va se passer avec une marge d’incertitude ou d’erreur qui diminue d’heure en heure, de jour en jour, question d’expérience, plus il analyse plus il devient efficace, le « temps réel » n’a plus aucun sens puisque je sais ce que tu vas faire, dire ou penser avant toi, triste buse.

Tous les Connecticonnards sont identifiés, connus, répertoriés, classifiés, analysés en permanence depuis leur naissance jusqu’à leur mort, et même après. À chaque « clic ».

Celui, ou celle, qui serait passé entre les mailles du filet se ferait immédiatement repérer puis embastiller, seuls les terroristes musulmans, les délinquants, les criminels, les prédateurs sexuels et les psychopathes en tout genre peuvent échapper au grand recensement, le fait de ne pas être identifié est un délit en soi, c’est un acte volontairement anti social de la plus extrême gravité.

Rousseau avec son contrat social revisité par Mark Zuckerberg. Génial !

Le « citoyen », notion là aussi très vieillotte, est petit à petit remplacé par un identifiant, une clef alpha numérique connue des seuls grands opérateurs et fournisseurs de réseaux, ce qui fait d’eux les vrais maîtres du monde.

L’espionnage et l’hameçonnage sont indispensables au bon fonctionnement du système, il faut alimenter la machine, la gaver d’informations personnelles pour être sûr de ne pas se tromper, je me souviens encore de la banque de mon grand-père qui lui envoyait par courrier des offres de crédit dix ans après sa mort, dix ans après avoir clôturé son compte. Sont cons ces banquiers.

Au Connecticon, la politique ne sert plus à rien, les politiciens sont tout juste bons à gérer ce qui reste de l’argent collecté par les impôts. Et encore…quand il en reste…ils sont complètement dépassés. Et impuissants, cela commence à se voir.

On peut rencontrer sa future femme par le biais d’outils beaucoup plus fiables que ne peut l’être notre intuition, toujours traitre, tellement imparfaite, le nombre de divorces en témoigne.

Sa maitresse aussi, pourquoi pas ?

Il faut fuir la spontanéité, c’est cela le secret.

Choisir ses enfants grâce à une sélection rigoureuse et bien inspirée, ou bien ciblée, des gènes. On pense immédiatement aux avantages, plus de ségrégation raciale à l’embauche pour Mohamed et Rachida, les parents du petit Jean-Claude qui naîtra blond aux yeux bleus, il fera l’ENA.

On ne pourra toujours pas gagner au loto, c’est un point positif, un pays peuplé uniquement de gens multi millionnaires deviendrait vite parfaitement invivable : qui pour construire des routes et des automobiles ? Qui pour entretenir les chemins de fer ? Le pauvre aura toujours sa place, le progrès a ses limites. Ouf !

L’art, la littérature, la peinture, la musique se laissent envahir par cette technologie, un Rembrandt vient d’être créé par un robot animé par une intelligence artificielle.

C’est cela qui me fait le plus peur.

Un monde sans Mireille Mathieu serait-il humainement supportable ?

Je vous préviens, si jamais Zuckerberg touche à Mireille, je prends le maquis !

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