Une nuit entière passée dans la peau d’Emmanuel Macron

Il y a des « voyages» dont on ne se remet jamais tout à fait, surtout la nuit...

Hier soir, peu avant minuit, je me suis tranquillement endormi en écoutant Mark Hollis, compositeur et chanteur du groupe Talk Talk qui vient de nous quitter beaucoup trop prématurément à mon goût, je l’adorais, ce mec, sa voix, son style vestimentaire si typiquement anglais, ses arrangements…tout !  

Rien ne laissait présager ce qui allait suivre, quoique…je m’étais passé en boucle « Such a shame »,  « Une telle honte », pas impossible que l’expression ait fini par me mettre sur les traces d’Emmanuel Macron sans que je m’en aperçoive, à l’insu de mon plein gré comme disent les intellos.

Les paroles de cette chanson ne sont pas complètement innocentes, elles non plus :

M'associer à de la rage
C'est une honte (une telle honte)
M'associer à de la précipitation (une telle honte)
Cet empressement au changement

It's a shame
C'est une honte

Toujours est-il qu’à peine embarqué dans ce qui allait être une nuit très agitée, un cauchemar en fait, j’étais Emmanuel Macron !

Oui, je suis devenu Emmanuel Macron pendant un laps de temps qui m’a semblé interminable, en deux mots. Une nuit entière, une éternité…

Costard-cravate de couleur bleue marine foncée, chemise blanche, chaussures noires, bonne mine, détendu, sûr de moi, souriant, tout y est. Jusqu’aux cheveux coupés courts savamment coiffés, drus et abondamment laqués, je ne laisse à personne, pas même au vent, le droit de modifier, ne serait-ce que d’une mèche, mon apparence, je tiens à mon aspect physique plus qu’à mes parents. Et je ne parle pas de ma dentition, un modèle du genre.

Je suis assis au centre d’un réfectoire peint en jaune vif du sol au plafond ; sur les murs des photos encadrées de chars en mouvement, de CRS casqués et néanmoins souriants en train de charger ; une main, un œil, des natures mortes probablement, j’aime l’hyperréalisme qui se dégage de ces dessins, l’artiste peintre, auteur de ces merveilles, signe ses tableaux d’un sobre et énigmatique Christophe Casta, un corse peut-être.

Nous sommes dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, un EPHAD, l’auditoire avec lequel je vais dialoguer est composé de retraité(e)s bienveillants, apparemment je suis en terrain conquis, j’aperçois au fond de la salle Giscard d’Estaing et Chirac qui m’applaudissent à tout rompre, VGE est assis sur les genoux de Chirac que cela n’a pas l’air de déranger. Dans la vraie vie, ils seraient donc amis, on nous a menti. Cela étant il a l’air un peu absent Chirac.

Ils sont tous vêtus d’un maillot de bain jaune une pièce, les hommes sont coiffés d’un kufi, jaune aussi, les femmes d’un hijab vert kaki…je ne comprends pas pourquoi cette différence chromatique, c’est du sexisme, de la ségrégation.

Deux thèmes sont à l’ordre du jour du gouter-débat :

Thème n° 1 : comment légaliser puis encourager l’évasion fiscale ? L’objectif, ici, est d’expliquer comment attirer en France les investisseurs étrangers hésitants, les fraudeurs impénitents, les escrocs patentés, les narcotrafiquants timides, les réseaux de proxénètes russes, la lutte contre le chômage passe en effet par une relance massive de la consommation, nous avons besoin de cash, de black, d’avoine, de thunes. Et pas qu’un peu. Faire de la France un paradis fiscal moderne, j’imagine d’ici les carnets de commandes de LVMH et d’Hermès...

Thème n° 2 : comment venir rapidement à bout des retraités et des chômeurs ? Pour accélérer le retour au plein emploi et afin de lutter efficacement contre le déficit des caisses de retraites, il ne faut pas hésiter à utiliser les grands moyens que la science met à notre disposition, cyanure, arsenic, sarin, toxine botulique, rayonnements alpha, bêta, gamma, privation d’oxygène, électrocution, étranglement. À grande échelle, il faut faire vite pour rassurer les marchés.

S’il nous reste du temps, nous aborderons un thème qui me tient particulièrement à cœur, la formulation est volontairement humoristique : un bon fonctionnaire vivant, et accessoirement actif, est un salarié du privé en CDD, prononcez c'est Dédé.

Il y a une cohérence d’ensemble, chaque thème traite du même sujet, de la place de la France dans un environnement international ultra concurrentiel.

La directrice de l’établissement, une certaine Brigitte, une gamine en basquettes dorées compensées (en deux mots) me lance des œillades appuyées et « ambiance » la salle grâce à une chanson entrainante « Aimons-nous vivants » de François Valéry, l’optimisme et la joie de vivre sont de rigueur, c’est communicatif, j’esquisse un pas de danse, je me déhanche, Brigitte n’est pas insensible, la bougresse.

Au moment même où je me lève, porte-voix en main, pour lancer la réunion, débarque une bande de loubards énervés armés de battes de baseball et de chaînes de vélos, Nicolas Sarkozy, Kim Jong Un, Claude Guéant, Bachar el Assad, Patrick Balkany, Mouammar Kadhafi, Donald Trump et Jean-Michel Apathie, très agressif, qui brandi une pancarte sur laquelle on peut lire ces mots « Macron, démission ».

Brigitte fait rempart de son maigre corps et s’interpose, mais rien n’y fait, je suis pris en otage sous l’œil amusé de François et de Pénélope Fillon qui rançonnent les petits vieux pendant que les autres me saucissonnent, je ne les avais pas vus arriver ces deux-là…

Bande de salauds, le peuple aura votre peau ! me suis-je écrié en plein sommeil.

C’est à ces mots que Nathalie, ma femme, s’est réveillée, elle ma secoué, secoué pour me sortir des griffes de cet abominable cauchemar.

Encore dans les vapes, effrayé par le visage déformé par la haine de Jean-Michel Apathie, je me suis excusé, maladroitement, j’en conviens.

Pardonne-moi, Brigitte.

Nathalie m’a envoyé une de ces beignes !

J’ai terminé la fin de la nuit au salon, dans mon canapé.

Il est quatre heures du matin, j’allume la télévision pour tuer le temps, et devinez quoi ? je tombe sur Apathie en train d’expliquer qu’Emmanuel Macron « a réussi à remonter dans les sondages grâce à son talent et aux multiples réunions qu’il a animées en février ».

Je suis maudit.

Je me suis mis à pleurer…

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