Misère de l'Ecologie : Retour sur le Dernier débat avant la fin du monde.

Pourquoi s'ennuie-t-on à ce point entre gauchistes quand on se retrouve réunis ? On se demande s'il n'y a pas un problème d'imaginaire.

 

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Image tirée de : https://www.tourisme93.com/document.php?pagendx=748&engine_zoom=AFFIDFC930001894

Je fus invité par hasard, le 24 avril dernier, à l'Echangeur, Porte de Bagnolet, endroit que je croyais être un bar, et qui se révéla être un théâtre. Cette réunion de cerveaux non-disponibles – serait-ce un signe ? - se démarqua bientôt par l'ennui profond dans lequel nous fûmes tous plongés – j'ai fait un rapide sondage, je n'étais pas le seul dans cet état. Ce fut une pièce de gauche suivant les codes les plus stricts, échange courtois entre intervenants, attention aigüe à ne pas blesser, heurter, à ne pas dominer l'autre symboliquement, patriarcalement – surtout les gilets jaunes présents – puis à nouveau prises de parole parallèles, évitant la friction, un jeune homme qui perd patience et qui se demande comment il se fait que trois cents cerveaux réunis arrivent seulement à reproduire ce drame  ? J'espérais qu'on trouve là point d'appui pour bifurquer, créer, s'interroger, mais le soubresaut de vie est aplani... réduit à l'épiphénomène par Mathieu Burnel, présenté comme Inculpé dans l'affaire Tarnac – quel étrange CV... - puis à 1h50, un jeune homme évoque durant quelques minutes le capital... applaudi puis aussi vite oublié. Les interventions se succèdent, les points de vues divergents se superposent, et retour Nuit Débout, case départ, ou plutôt, nous revoilà en rituel. Je m'interroge donc... ce n'est pas anodin tout ça. L'impression que ça ne rêve pas là dedans... que ça se touche pas... que ça rebondit pas... ça manque d'imaginaire.

 Et comment l'expliquer ? Comment expliquer ce manque d'imaginaire ? Cet essoufflement ? Quelles hypothèses retenir ?

 Toutes en vérité. Cela a été dit, il faut le dire encore.

Par pauvreté imaginaire, j'entends l'incapacité systématique à remettre en question les modes d'action, les grilles de lecture politiques qu'on se trimballe comme des slogans, les légendes bizarres qui servent d'explication du monde – je fais référence bien sûr à ce cher Colibri, qui veut éteindre un incendie au compte-gouttes tandis qu'il laisse galoper librement les pyromanes. Bref, d'où vient ce silence neuronal ?

 Le mal d'abord, semble résider dans un déficit culturel accumulé depuis quarante ans. Parmi les militants de base, qui a vraiment lu Marx ? Qui sait l'histoire du socialisme et les principes théoriques, les luttes pratiques et les leçons qui ont été tirées depuis ? Aucun, à part les intéressés, c'est-à-dire les thésards de l'EHESS et les professeurs à Nanterre, tous les rentiers des éditions la Découverte. Ceux-là même qui écrivent les livres et les commentaires que la gauche ne lira pas. Plus triste encore, qui sait à gauche, ce qu'est le libéralisme ? Quels sont ses principes de base ? Ses mythes fondateurs ?

Je parle des hommes et des femmes qui chaque jour, s'engagent dans les associations, et parmi ceux qui ne s'engagent pas, ceux qui se tiennent à distance du travail salarié et qui bricolent une forme d'autonomie à l'égard de l'Etat et du marché, à l'abri dans leur patelin, dans les réseaux d'entraide qui fonctionnent secrètement dans les sillons provinciaux.

 On baigne souvent, au contraire, dans un flou artistique qui revendique une sorte d'intuition politique au mépris d'une connaissance solide des lignes stratégiques qui ont dirigé durant plus d'un siècle les ennemis du capitalisme et de la domination impérialiste dans tous leurs combats. A gauche on ne pense pas, on regarde des vidéos youtube, on rafle quelques bribes de théorie au café ou en assemblée générale, dans les conférences parfois, mais on ne génère pas soi-même de l'analyse, parce que la méthode est absente, parce que les connaissances demeurent dans les bibliothèques et les laboratoires de recherche.

 Qu'on me parle d'éducation populaire, si on veut rire. A-t-on entendu leçons sur le marxisme et sur le capitalisme organisées, ouvertes pour tous les travailleurs et non pas seulement pour les étudiants et les retraités en vingt-ans ? Où ? Qu'on me le dise. La proximité avec le « peuple » c'est-à-dire les travailleurs, est laissée aux gourous du développement personnel, aux prêcheurs de décadences, qui n'ont de cesse de rendre confuses les limites entre la violence qui vient de l'extérieur, et la souffrance de l'inadaptation à un système que le yoga viendrait réparer. Soit on m'opprime, et dans ce cas là j'ai un ennemi, soit je suis défectueux, faible, et par conséquent, il faut que je m'améliore, la charge de l'exploitation revient au salarié. Quant à la décadence, c'est une façon encore de dévitaliser ceux qui objectivement pourraient entrer en guerre contre le capital – et ce mot guerre, peut-on encore le dire, le faire nôtre ? - c'est une façon de naturaliser et donc, de dépolitiser un mouvement prémédité et constamment soutenu vers une exploitation toujours accrue des « ressources humaines » et physiques.

 Cet effondrement qu'on se plaît à inviter sur France Inter par exemple, et dans tous les médias prétendument sympathisants, cet effondrement prétend prévoir la fin du monde, sans préciser « la fin du monde des Métropoles » et peut-être même adjoindre tout simplement « la fin du mode de vie bourgeois » tel qu'on le connaît aujourd'hui, c'est-à-dire sans rationnement. Mais on comptera sur les capitalistes pour voir émerger des techniques de « résilience » c'est-à-dire des bulles de protection où ils pourront recycler la nourriture et les matières premières que deux siècles de travail ont extorqué aux va-nu-pieds et qu'ils ont manifestement fait fructifier.

 L'effondrement est une insulte pour les Soudanais, les tiers-mondistes de toute origine, ceux qui meurent en méditerranée, les licenciés de Goodyear, les gilets-jaunes enfin, et tous ceux qui vivent un enfer depuis la révolution industrielle. C'est encore situer le monde en Occident, et planter le drapeau de ce « monde » dans quelques arrondissements parisiens, lyonnais, bien connus de nous tous. On nous demande encore de faire le « deuil » comme si un homme ou une femme de gauche devait faire le deuil d'un monde qu'elle trouve insupportable depuis un idéal politique bien plus exigeant que la simple idée technique, purement opérationnelle, de la transition vers les chiottes sèches et le zéro déchets. Ce qui nous demanderait d'ailleurs de dire adieu au fait de lâcher nos excréments dans l'eau potable, de ne pas connaître l'origine de notre nourriture, et de nous intoxiquer au plastique en mangeant un simple bout de pain. Quelle nostalgie déjà...

 Inculture donc, et incapacité à comprendre ce qu'est le politique. Ce n'est certainement pas la Collapsologie qui nous le dira, puisqu'elle ne veut pas exacerber la conflictualité, au profit de la coopération. C'est encore une insulte à l'anarchisme, et au principe d'entraide. C'est aujourd'hui le capitalisme lui-même, je le crois, qui nous demande de revenir au don et à la gratuité, de façon à amortir le choc des sociabilisations égotiques qu'il a lui-même produites, des psychoses prédatrices, et qui risqueraient de transformer réellement – à force d'avoir rabâché durant deux cents ans que l'homme est un loup pour l'homme et qu'en cas de panne d'électricité, seul la police empêchera ces saloperies d'êtres humains de s'entre-tuer comme dans un film de zombies – la situation en guerre de tous contre tous, et surtout contre eux – la classe bourgeoise. C'est encore une façon de nous annoncer que la coopération, ce qui fait tenir le capital et qui fait tenir le prolo depuis deux cents ans dans des conditions désastreuses, le mode d'action social le plus rationnel en cas de crise, d'exploitation, sera bientôt bureaucratisé, étatisé, informatisé. Qu'on va organiser la gratuité, et donc qu'on s'apprête à donner un coup d'accélérateur dans cette manœuvre de récupération qui a déjà commencé avec héberge un clochard et viens promener ton chien avec ton voisin.

Oui, cela existe.

 Les Collapsologues nous demandent enfin de compte de pardonner les capitalistes, OK, ils ont mal agi, mais là les gars c'est la fin du monde... ils faut plutôt « coopérer » à quoi bon se venger maintenant, on est trop dans la merde...

 Bourgeois-centrer la fin du monde, bureaucratisation du donner-recevoir-rendre, et alliance avec ceux d'en haut... ce qui ressemble beaucoup à du maintien de l'ordre.

En réalité, le fait de ne jamais poser un ennemi nous conduit inéluctablement à attendre le déluge pour nous secouer les miches, et surtout, à nous demander pourquoi ? Pourquoi la « gauche » dont on commence sérieusement à douter à ce stade qu'on puisse la nommer de la sorte. Pourquoi nous propose-t-elle cet avenir réjouissant ?

 Et voilà le moment de la deuxième piste.

Comment se fait-il, que les écolos en tout genre, peinent à user de ce terme « ennemi », qu'ils se refusent même à imaginer une telle possibilité... ? Comment se fait-il que cette gauche dont on parle, tous ceux qui participent à l'action climat, aux marches, au décrochage de portraits dans les mairies, soit incapable de dire clairement, avec courage, fermeté : « l'ennemi c'est le capital ! »

 Cela ne peut certainement pas consister uniquement dans ces lacunes intellectuelles évoquées plus haut, il faut que cette-fois ci, on soit forcés de formuler une analyse marxisante – même à deux sous. Si les conditions matérielles déterminent la conscience, alors ne faut-il pas conclure à rebours, que ceux-là même qui sont incapables de penser l'ennemi, sont ceux-là justement qui n'ont aucun intérêt objectif à le faire ? Ceux donc qui ont intérêt au fait que le système reste tel qu'il est ? Ou plutôt que la dynamique capitaliste continue à nourrir et à loger le bourgeois ? Donc la domination d'une classe sur une autre ? On se demande même si tout cela ne participe pas déjà de la formation d'une nouvelle mutation de la bourgeoisie, dans un monde cent pour cent green où les machines s'occuperaient du gros œuvre industriel, sans doute le travail manuel - DIY - sera une sorte de distinction en comparaison de ces masses qui appuieront sur les boutons, et qui coderont des applis... mais je m'égare...

 Pourquoi donc l'écolo ne pose pas le capital comme ennemi alors que, de façon imprécise, surtout pour lui, il semble appartenir au prolétariat.

Si, ils sont souvent mal payés, ils travaillent dans la culture, des universitaires précaires, des petits entrepreneurs etc... ils devraient eux aussi, se poser en combattants du grand capital. Car en réalité, ce sont des prolos, mais avec des boucles d'oreilles à plumes, des prolos aux dreads blondes, mais des prolos. Ils sont d'ailleurs au courant, de leurs liens avec le péril jaune, ils s'auto-accusent « Nous sommes des foutus bobos, il faut qu'on rejoigne les gilets jaunes ! » et on répond « Oui, si seulement ils venaient aux marches pour le climat ces gilets-jaunes... ils feraient preuve de bonne volonté, ils nous montreraient qu'ils sont conscients de la gravité de la situation.. » Il y aurait peut-être convergence.

 Misère de l'écologie... car sur fond d'union sacrée on reconduit les inégalités que le système de domination capitaliste met en place. On nie bien souvent le capital culturel – quand on ne caricature pas le prolo de base, misogyne, raciste et carnivore en évoquant cette dissymétrie – comme situation. Il ne s'agit pas seulement d'un ensemble de politesses, de discours compris et incarnés, de distinctions symboliques, mais il s'agit aussi d'un réseau d'entraide qui fonctionne de la même façon qu'un capital économique bourgeois. Est-ce si difficile à saisir ?

 Mon ton taquin ne doit pas voiler l'argument – la gauche est très sensible voire même à fleur de peau. Cette urgence climatique, qui découvre à ses pieds depuis cinq mois l'urgence sociale sur laquelle elle repose, dont elle est la conséquence ultime, réfléchit en vérité de façon idéaliste.

 Elle exige un abandon du mode de vie bourgeois actuel, comme décision libre et bien pesée, sans l'insérer au sein d'une socialisation individuelle, dans un parcours spécifique dans un champ social bénéficiant d'un capital culturel élevé. Elle fait du volontarisme avec les gilets-jaunes. - J'écris et j'essaye de lui trouver sincèrement des qualités à cette gauche, à ce brouillard végétarien.

 Elle nie l'urgence immédiate des corps, le soin et le repos qu'ils ne peuvent se permettre, elle ne cesse de répéter « éveil des consciences » là où des chairs sont violentées, humiliées tous les jours. On marche donc avec cette gauche sur la tête. On pense donc que les cantines se payent toutes seules, qu'EDF, et le loyer, ne sont que des contraintes « culturelles » et qu'il suffit de faire du stop jusqu'à notre-dame des landes pour que tout soit réglé. « Pas de planète pas de boulot merde ! » je cite. Comme si les huissiers n'étaient que des personnages fictifs d'une prison mentale du beauf de Tarbes. Comme si la police ne venait pas vous chercher, vous expulser, et comme si, et on en revient à notre premier point :

 Comme si la gauche intellectuelle, n'avait pas renoncé depuis quarante ans, à faire du prosélytisme, laissant ce soin – ce care ? - aux syndicats, détruits et malmenés par le management développé en réaction au péril communiste durant les années soixante dix.

Comme s'il y avait d'emblée des solidarités révolutionnaires capables de faire arriver les Dylan, les Britney, les Kevin – comme dirait l'autre – à NDDL sains et saufs, sur la route de Demain.

 Négation du corps, négation des champs sociaux,  négation de l'altérité radicale, de l'ennemi - celui qui ne voudra pas raisonner avec vous, avec lequel on ne pourra s'entendre que dans et par le rapport de force, celui qui veut réellement vous détruire et vous soumettre - et négation en dernière instance, de l'absence d'éducation idéologique, qui dénonce – pour changer – leur manque propre d'instruction politique, ou, pour nous, qui nous positionnons anarcho-communistes ascendant socialiste – bouuuuuhhhh - leur situation en tant que flicaille du système. C'est à se demander quel appli utiliser pour faire des rencontres avec des gens vraiment de gauche ? Il y a un marché là en tout cas, c'est clair.

 Car comment comprendre une telle tiédeur, alors même qu'on les voit frissonner lorsqu'ils entendent « winter is coming » ? Alors même que selon leurs dires, c'est vraiment la fin du monde.

 Pourquoi donc s'accrochent-ils face à l'urgence à  :

      • Eveiller petit à petit les consciences ?

      • L'effet boule de neige ?

      • Changer nos habitudes ? - de consommation...

      • Sensibiliser ?

      • Commencer à se préparer pour que le choc soit moins rude.

      • Donner de la visibilité à...

 La fin du monde est là, et leur attitude objective reste pour le moins douteuse, conciliante, et je pourrais accepter le sobriquet de complotiste si, durant ces quatre mois de manifestations, ils n'avaient pas été méfiants face au prolo standard – s'identifiant eux, à l'élite et à la classe des dirigeants ? - voire même stupidement – du latin, stupefere, immobile, surpris – méprisants.

On croirait presque à les entendre - ce qui est désespérant – que toute la gauche est à refaire et qu'ils ralentissent le processus, qu'ils le psychologisent, l'idéalisent, le moralisent exprès. Parti avec de bonnes intentions, Artémis voudrait faire partie des bons, des gentils, mais cela suffit-il ? Et pour ceux qui cherchaient vraiment, comme moi, une classe révolutionnaire à intégrer, avec laquelle penser, agir, n'a-t-on pas été bernés, comme face à un trompe-l'oeil ? Les vêtements, le parler, la révolte contre l'injustice. Oui, il faut refaire toute la gauche, ou plutôt, il faut reformer, retisser un tissu de résistance d'emblée révolutionnaire.

 La question est donc avec ou sans eux ? Sans vous ?

 Et nous, qui sommes-nous ?

Nous tous et toutes qui nous sommes terriblement emmerdés(es) le 24 avril dernier ?

Que faire ?

 Je me demande, et je vous demande lecteur-lectrice, de creuser ce mystère. Car on croirait presque que les écolos et autres c'estlamerdologues en tout genre, n'y croient pas vraiment à la fin du monde.

Franchement, si c'était vraiment la fin des fins, le dernier truc que vous feriez-vous, c'est d'aller à un débat dans lequel on se fout même pas un petit sur la gueule ? Sommes-nous faits en porcelaine ? Avons-nous des envies si meurtrières qu'il faille à chaque instant vérifier si je n'ai pas établi une hiérarchie, brisé une altérité par mes conduites, par mon langage ? Sommes-nous à prendre en charge par un centre de soins psychiatriques ?

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