LE SORT DES MIGRANTS, MIROIR DE LA PERTE D'HUMANITÉ DE NOTRE CIVILISATION

Le chaos que fuient les migrants, ce sont les Occidentaux qui l'ont créé en déclarant des "guerres pour la démocratie", en réalité pour le pétrole. Ce ne sont pas les Africains les responsables d'un modèle de développement insoutenable qui provoquera 140 millions de réfugiés climatiques d'ici 2050. Il est temps de recouvrer notre humanité perdue. Des solutions sont à notre portée.

(J'avais rédigé ce texte il y a plus de deux ans en février 2016. Je l'ai actualisé après la déclaration de JMG Le Clézio qui a dénoncé le sort réservé aux migrants dans le JDD du 1er avril 2018.)

La principale cause des migrations de masse en provenance des pays du Moyen-Orient remonte au chaos créé en Irak depuis 2003 par la coalition américaine à l'initiative de G.W. Bush et Tony Blair. Depuis lors, les anciens cadres de l'armée irakienne et des services secrets de Saddam Hussein ont organisé l'expansion de l'État Islamique de Daech pour imposer leur ordre barbare dans une vaste zone qui dépasses les frontières de l'Irak pour s'étendre jusqu'en Lybie. Ailleurs, Hafez-el-Assad assassine sous ses bombes et ses armes chimiques les Syriens incarnant l'opposition au régime. D'autres populations fuient l'horreur de pays sans futur comme l'Afghanistan, l'Érythrée sous dictature atroce d'Issayas Afewerki ou le Yémen déchiré par une guerre sanglante.

C'est l'impératif de survie qui pousse sur les routes de l'exil des dizaines de milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui ont tout perdu. Ces personnes qui risquent leur vie en mer et subissant de terribles expériences sur les routes ou dans des camps durant des semaines et des mois sont des gens exemplaires qui méritent notre admiration et l'assistance due à toute personne en danger. Rendons hommage à ces véritables héros et héroïnes. Mais au-delà de l'hommage, au-delà des politiques humanitaires pour ces malheureux, les régions touchées par ces conflits seraient en droit de bénéficier d'un vaste plan Marshall occidental pour la paix, la réconciliation et la reconstruction. Nous en sommes très loin. L'Amérique d'Obama traumatrisée par ses échecs militaires se focalise aujourd'hui sur des frappes aériennes. Toutes celles et ceux qui ont eu à subir des bombardements durant la seconde guerre mondiale peuvent imaginer ce qu'endurent ces peuples bombardés depuis tant d'années sans distinction de cibles, y compris sur les hôpitaux.

Que fait Bruxelles, patrie de "l'Europe des droits de l'homme"? La première puissance économique mondiale est placée sous l'autorité de Jean-Claude Juncker et Herman van Rumpuy, deux dirigeants particulièrement inconsistants. L'U.E. laisse à la Grèce et à l'Italie la principale charge de l'accueil des migrants, accusant la Grèce et la menaçant d'être exclue de l'espace Schengen. La chancelière Merkel et les milieux d'affaires allemands se réjouissent de l'arrivée des migrants, une population jeune dans un pays vieillissant et un facteur de compétitivité avec de très bas salaires. Fait particulièrement honteux, l'Allemagne, la Suisse et le Danemark confisquent l'argent et les bijoux des migrants au-dessus d'une certaine somme afin de financer l'asile de ces malheureux. La Hongrie installe des murs de barbelés. La France assure un accueil extrêmement restreint "pour ne pas faire le jeu du FN". Le président Hollande avance le chiffre de 35.000 en deux ans. Un chiffre à rapprocher des 1,2 millions de personnes accueillies par le Liban dont la populations totalise à peine 4,5 millions d'habitants, et avec la Jordanie qui accueille 630.000 personnes alors quelle compte moins de 6 millions d'habitants.

Quid des grandes puissances responsables du chaos au Moyen-Orient pour aider le Liban et la Jordanie en situation critique? RIEN. La position des gouvernants tourne le dos aux principes inscrits dans toutes les constitutions démocratiques, mais aussi aux préceptes d'humanité et de solidarité enseignés dès la petite école et dans toutes les religions. Il n'est certes pas aisé de mettre en oeuvre des programmes d'accueil décents. On peut cependant imaginer que l'U.E. aurait dû proposer des solutions pour aider des êtres humains en danger dans leur pays, au lieu de considérer les migrants soit comme "une opportunité économique", soit comme "des terroristes potentiels". Dans ce contexte général inhumain, les personnes qui apportent un peu d'aide et de réconfort à des hommes, des femmes et des enfants qui ont toute leur vie dans un baluchon et subissent les situations les plus stressantes sont criminalisées par les gouvernements.
Les médias sont les marqueurs d'une société. Dans les JT, les tragédies du monde sont traitées entre l'arrivée de la neige, un accident de car scolaire et la sortie d'un nouveau spectacle.  
Quand les souffrances humaines -au travail, au chômage, durant les guerres- passent très loin derrière les séries criminelles, les compétitions sportives et autres événements "people", on peut dire que notre civilisation est en perte d'humanité. Les migrants font la une quand la photo d'un enfant mort sur une plage fait choc. Nous sommes formatés au quotidien pour ne plus hiérarchiser les événements, ne plus voir l'essentiel.
Avançons quelques circonstances atténuantes à cette perte d'humanité.
Harassés par le travail ou pris par de multiples activités, nous aspirons à nous détendre en fin de journée, suivre notre sport favori, aller au cinéma, dîner entre amis. Et surtout pas nous soucier outre mesure des problèmes du monde en général et des migrants en particulier. Ce réflexe de protection est naturel. Mais il signe la perte de compassion et de solidarité des démocraties. Les systèmes éducatifs ne compensent pas cette déshumanisation des rapports humains, attachés qu'ils sont à former des jeunes employables et des cadres performants dans cette guerre économique mondiale sans âme ni projet. Conséquence de cette mondialisation productiviste qui détériore la planète à grande vitesse, un rapport de la Banque mondiale annonce140 millions de migrants climatiques d'ici 2050 "à l'intérieur de leur pays". À l'expérience des migrations actuelles, il serait illusoire d'imaginer que le flux des migrants ne débordera pas des pays africains vers l'Europe.

Il est grand temps de prendre conscience de ces réalités sociales et environnementales pour reconquérir cette humanité perdue. Le monde réel, ce sont des hommes, des femmes et des enfants qui se noient par milliers, des jeunes filles kidnappées pour servir d'esclaves sexuelles, des milliards de gens qui triment dans tous les secteurs de l'économie mondiale dans d'horribles conditions pour des salaires humiliants, c'est une planète polluée, étouffée par une économie poussée à son paroxysme comme "solution de croissance et d'emploi". À quoi bon la croissance et les emplois quand on ne pourra plus vivre sur terre d'ici quelques générations?
Si plusieurs milliards de gens souffrent au quotidien de conditions de vies inhumaines dans ce monde qui n'a jamais produit autant de richesses, si plus de la moitié de ces richesses est accaparée par 1% de l'humanité (Source la Pyramide des richesses 2017 du Crédit suisse), cela indique la nécessité de réformer le système mondial actuel avec d'autres stratégies de gouvernance socio-économiques.
Nous devons militer pour cela et c'est désormais possible sur Internet. Ce militantisme pour la paix, la dignité humaine et autres grandes causes ne nous privera pas de profiter de nos divertissements préférés et de nos moments entre amis. 
Il est grand temps de convoquer les grandes consciences du monde pour inspirer notre reconquête d'humanité. En France, Victor Hugo, Jean-Jacques Rousseau, Albert Camus, Henri Bergson, Stéphane Hessel et bien d'autres nous rappellent ce qui permet aux sociétés humaines de vivre ensemble et au monde d'être mieux gouverné. De tels grands esprits existent dans toutes les cultures pour offrir les clefs d'un monde moins violent, plus équitable. Les citoyens de toutes les nations, la galaxie des ONG, les organisations d'intérêt public et les autorités religieuses de différents cultes doivent se rassembler en un contre-pouvoir majoritaire pour humaniser cette civilisation technique et marchande au profit du plus grand nombre.
Plus nombreux serons-nous à rêver de ce rassemblement des forces de progrès, plus tôt s'inscrira-t-il dans les urnes et dans nos vies. Internet affirmera au fil des ans sa vocation politique au sens élevé du terme. Il y a urgence à réagir ensemble pour impulser une dynamique mondiale et remettre ces valeurs et objectifs d'humanité au centre de la vie politique, du monde des affaires et de la société.
Une opportunité se présente aujourd'hui. Quelle que soit notre nationalité ou spiritualité, nous avons toutes et tous la possibilité de rejoindre la mobilisation mondiale  pour notre futur commun. Attaquons-nous aux causes de cette perte d'humanité dans ce monde qui fonce à grande vitesse vers un chaos global. Définissons les principes et les objectifs d'un New Deal régulateur équitable et durable pour le XXIème siècle. Ce sera un premier pas vers le changement de cap écologique et social que chacun espère et attend.

Jean-Marie Gustave Le Clezio s'exprime beaucoup mieux que moi sur les tragédies vécues par les migrants.
" La migration n'est pas, pour ceux qui l'entreprennent, une croisière en quête d'exotisme, ni même le leurre d'une vie de luxe dans nos banlieues de Paris ou de Californie. C'est une fuite de gens apeurés, harassés, en danger de mort dans leur propre pays.
Pouvons-nous les ignorer, détourner notre regard ?
Accepter qu'ils soient refoulés comme indésirables, comme si le malheur était un crime et la pauvreté une maladie ?
On entend souvent dire que ces situations sont inextricables, inévitables. que nous, les nantis, ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde. Qu'il faut bien des frontières pour nous protéger, que nous sommes sous la menace d'une invasion, comme s'il s'agissait de hordes barbares montant à l’assaut de nos quartiers, de nos coffre-forts, de nos vierges.
Quand bien même nous ne garderions que l'argument sécuritaire, n'est-il pas évident que nos murs, nos barbelés, nos miradors sont des protections illusoires ?
Si nous ne pouvons accueillir celles et ceux qui en ont besoin, si nous ne pouvons accéder à leur demande par charité ou par humanisme, ne pouvons-nous au moins le faire par raison, comme le dit la grande Aïcha Ech Chenna qui vient en aide aux enfants abandonnés du Maroc : "Donnez, car si vous ne le faites pas, un jour ces enfants viendront vous demander des comptes".
L'histoire récente du monde nous met devant deux principes contradictoires mais non pas irréconciliables.
D'une part, l'espoir que nous avons de créer un jour un lieu commun à toute l’humanité. Un lieu où régnerait une constitution universelle et souvenons-nous que la première constitution affirmant l'égalité de tous les humains, fut écrite non pas en Grèce, ni dans la France des Lumières, mais en Afrique dans le Royaume du Mali d'avant la conquête.
Et d'autre part, la consolidation des barrières préventives contre guerres, épidémies et révolutions.
Entre ces deux extrêmes, la condition de migrants nous rappelle à une modestie plus réaliste. Elle nous remet en mémoire l'histoire déjà ancienne des conflits inégaux entre pays riche et pays sous équipé c'est le maréchal Mobutu qui, s'adressant aux Etats-Unis proposa une vraie échelle de valeur établie non pas sur le critère de la puissance économique ou militaire d'un pays mais sur sa capacité au partage des richesses et des services afin que soit banni le mot de "sous-développement" et qu'il soit remplacé par celui de "sous-équipement".
Nous nous sommes habitués progressivement, depuis les guerres d'indépendances, à ce que des centaines de milliers d'être humains, en Afrique, au Proche Orient, en Amérique latine, naissent, vivent et meurent dans des villes de toiles et de tôles, en marge des pays prospères. Aujourd’hui avec l’aggravation de ces conflits, et la sous-alimentation dans les pays déshérités, on découvre que ces gens ne peuvent plus être confinés. Qu'il traversent forêts, déserts et mers pour tenter d'échapper à leur fatalité.
Ils frappent à notre porte, ils demandent à être reçus. Comment pouvons-nous les renvoyer à la mort ? "

       Claude N. Bruhin

 La plateforme de la société civile globalsociety.org est l'allume-feu d'une mobilisation mondiale pour la paix, le développement humain, le mieux-être social et une protection stratégique de la planète.  

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