Le Néant nouveau

L’assassin Sylvestre

« Tou mai ve … »

 

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Sylvestre est un rude gaillard, un individu sans foi ni loi qui affirme haut et fort qu’après lui, le déluge peut bien survenir, il n’en a cure. J’avoue que je ne transcris pas sa formule, tant il use de gros mots et de métaphores peu amènes. Ne lui jetons pas la pierre, Sylvestre est de son temps, résolument moderne, radicalement consumériste. Il est à ce titre l’enfant chéri d’un système qui se moque comme de l’an 40 de notre chère Planète.

Sylvestre n’a pas rédigé de cartes de vœux, c’est bien au-dessus de ses compétences. Depuis qu’il a abandonné l’école - à moins que ce soit celle-ci qui n’avait plus de réponse adaptée pour lui - il n’a jamais plus utilisé un stylo. Écrire, certes est au-dessus de ses forces, dessiner l’est plus autant. Il est parfaitement pragmatique, ne perdant pas son temps en activités subalternes, obsolètes et totalement dépassées.

Notre ami, si nous pouvons nous autoriser à nommer ainsi un individu qui foncièrement fait tout son possible pour ne pas appartenir à la famille des gens civilisés, notre ami donc, a un comportement qui d’un point de vue bassement économique est créateur d’emplois. Il consomme à tour de bras, fréquente assidûment les estaminets indigestes de la restauration rapide dans leur version motorisée, ce qui lui permet de jeter dans la nature les reliefs de ce qui lui sert de repas.

Il faut donc des petits emplois de service pour nettoyer les résidus alimentaires de ce garçon, grand disperseur de canettes, de bouteilles et d’emballages imputrescibles. Sylvestre ne songe jamais à utiliser une poubelle et encore moins un bac de recyclage. Tout effort lui pèse lourdement, il ne fera jamais un pas de trop et d’ailleurs il ne se déplace qu’en trottinette prétendument électrique, abandonnant son engin nucléaire sur le trottoir dès qu’il n’en a plus besoin. Là encore, des petites mains viendront ranger son véhicule d’emprunt. Il pense plus que tout le monde à favoriser les petits métiers.

Sylvestre est un fumeur invétéré. Les messages dissuasifs inscrits sur les paquets n’ont jamais franchi les brouillards de son cerveau. Il fume pour le plaisir de jeter son mégot, d’enfumer les autres et de balancer ce sournois petit film plastique et naturellement son paquet quand il l’a terminé. Il favorise ainsi le maintien d’escouades d’agent communaux d’entretien tout en polluant joyeusement les rivières et les océans. Sylvestre ne mange pas de poisson, il se moque de la qualité de l’eau tout autant que celle de l’air par la même occasion.

Sylvestre ne peut se passer de musique ou plus exactement a besoin d’un environnement sonore à haute intensité à chaque seconde de son existence. Comme il est profondément altruiste, il se dispense de l’usage d’un casque, privilégiant une puissante sono mobile. Quand les piles sont usées, il les jette sans soucis pour l’environnement. C’est un semeur dans l’âme.

Inutile de vous brosser plus avant le portrait de ce charmant garçon. Il vous suffit de regarder autour de vous, il y en a forcément un qui ressemble à notre lascar. Pour être certain de bien l’identifier n’oubliez pas le détail qui le relie à cette immense tribu : son portable est éternellement branché devant son nez, où qu’il soit, quoi qu’il fasse. Il a d’ailleurs un langage bien à lui pour communiquer, un verbiage indéchiffrable, une forme condensée d’une formidable absence de pensée.

Cette nuit, à minuit tapante et même pétante, avec lui, le bruit est toujours d’actualité, il a envoyé des milliers de SMS à la planète entière : « Tou mai Ve ». Sylvestre a un réseau international d’amis, de connaissances, de relations et de contacts. Le message fut inversement proportionnel à son coût carbone. Il a fait un effort, s’autorisant une formule qu’il a toujours trouvée ridicule. Puis, ayant fait mouliner les ordinateurs de toute la planète, il lui fallut célébrer dignement le nouvel an.

Sylvestre se mit en demeure de trouver comparses de son acabit afin de continuer le grand tapage après un concert de klaxon qui est désormais la seule manière d’exprimer son allégresse dans le cercle des noceurs, des fêtards et des supporters enthousiastes. Sylvestre aime les traditions, il les respecte à la lettre pourvu qu’elles soient spectaculaires et parfaitement stupides. Cette nuit précisément il convient de faire un grand feu de joie en brûlant quelques voitures, histoire d’éclairer la nuit et de caillasser joyeusement les pompiers. Sylvestre et ses compagnons sont vraiment de joyeux drilles.

Dans une rue sombre, à l’écart de la foule bruyante qui se presse dans la grande artère, ils jettent leur dévolu et un cocktail Molotov sur une vieille bagnole cabossée. Ils ne vont tout de même pas brûler une belle berline flambant neuve. Dans ce milieu, on respecte la réussite sociale et son expression automobile… La voiture s’embrase, quel beau spectacle.

Sylvestre et ses compagnons se marrent, braillent à tue-tête leur joie de célébrer ainsi le nouvel an. Ils n’entendent pas les hurlements de ce pauvre homme qui avait fait de cette carlingue, son ultime refuge. Depuis deux mois, sans domicile, ce malheureux se contentait de cette épave pour jouir d’un peu d’abri tout en grelottant de froid. C’est dans les flammes de l’enfer urbain qu’il périt dans l’indifférence de ces bandes de gredins.

Devenu assassin, Sylvestre continuera encore longtemps de jouer les trublions. Il est le merveilleux fruit d’une éducation qui va à vau l’eau. Il n’est pas un cas unique, il faut bien que jeunesse se passe ce qui n’est jamais simple quand toutes les valeurs s’écroulent autour de soi. Le garçon n’est pas responsable, la société a sciemment fait le choix de l’ignorance sur la connaissance. C’est ainsi qu’on conditionne plus aisément les masses, laborieuses ou bien oisives.

Bonne année à tous. Ne changez rien surtout, nous courons à la catastrophe, autant accélérer le mouvement.

Moralistement vôtre.

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