Trophée de pêche sur la Tamise.

Mordre à l’hameçon.

Ils poussent le bouchon trop loin

 

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Si vous voulez tout savoir de la présence de la Tamise lors du prochain Festival de Loire, suivez donc cet extravagant récit né dans les brumes londoniennes … Il convient auparavant d’évoquer le fleuve avant que de parler des hommes qui furent à l’origine de cette aventure. La Tamise qui fut il y a peu encore l’égout de Londres s’est depuis quelque temps refait une santé au point que les poissons y reviennent en nombre et qu’elle est l’invité d’honneur du prochain Festival de Loire, un certificat de bonne conduite. C’est d’ailleurs ce qui justifie cette fable.

Présentons auparavant les poissons de ce fleuve emblématique de l'Angleterre. L’anguille y a toujours été le poisson le plus pêché tant elle constituait le plat des miséreux. Nombreux étaient les filets pour la prendre. Il y a aussi des saumons, des truites, des chevesnes, des vandoises, des perches, des gardons, des ablettes, des barbeaux et des brochets. Plus surprenant encore, on y trouve des hippocampes et même des dauphins, des phoques et des marsouins sont aussi présents.

Cette liste pourrait surprendre celui qui ignore que la rivière subit l’influence des marées. Le niveau de ses eaux varie considérablement pouvant atteindre jusqu’à 7 mètres d’amplitude. Il n’est pas rare d’y apercevoir des bateaux amarrés dans le vide, des péniches converties en bars-restaurants. À marée haute, plus tard, ces bateaux seront à flot.

C’est dans l’un de ces restaurants que débute notre histoire. La table de l’endroit était du reste fort réputée, s’étant faite une spécialité des poissons de l’endroit. Le chef, pêcheur devant l’éternel, était l’hôte idoine pour quatre joyeux lurons venus de la cité johannique. Une tablée de clients français, s’était installée presque à demeure afin de préparer la venue des mariniers de la Tamise lors du prochain Festival de Loire. Sur le mur tout contre leur table, un trophée trônait en majesté : un formidable poisson, sans doute naturalisé, plus vrai que nature et d’une taille respectable.

Un client anglais s’étonna de cette bête, s’interrogeant à la fois sur son nom et sur la raison de sa présence ici. Comprenant la langue de Shakespeare, les quatre membres de la délégation municipale s’empressèrent de le renseigner. Ce fut d’abord un simple fonctionnaire, représentant le comité d’organisation qui prit la parole sans doute pour se faire bien voir de son chef et démontrer sa science linguistique.

« C’est une belle bête en effet. Un brochet de pas moins de deux mètres que j’ai pris ici même, il y a deux jours de cela. J’avais mis une cuillère au bout de ma canne, espérant attraper une truite quand je tombai sur ce monstre que je pris, tant il se débattait puissamment, pour un puissant espadon. J’étais si fier de moi que je m’empressai de le faire naturaliser pour l’offrir à notre ami le chef qui nous régale merveilleusement bien ! »

Le client de féliciter ce pêcheur généreux quand son voisin, un élu de l’opposition invité à se mêler à l’expédition pour justifier les défenses fastueuses de l’expédition municipale, pris de boisson sans doute, se mit à renchérir sur le fonctionnaire. Il est vrai qu’il n’avait pas l’habitude de se mettre en valeur tant il était fréquent qu’il soit rabroué en séance plénière par l’équipe municipale au pouvoir, si peu soucieuse de démocratie.

« Notre ami flagorne quelque peu et s’attribue un exploit qui ne lui revient pas. C’est moi qui suis parvenu à sortir de l’eau ce marsouin de taille respectable. Nous étions attablés tous les quatre hier soir et sortant prendre l’air sur le pont, j’aperçus l’animal entre deux eaux, comme ensommeillé. Je retournai bien vite à ma table et avec ma canne, je fis un harpon en y fixant une fourchette. Je parvins à harponner ce monstre et le confiait à notre chef pour qu’il en fasse ce magnifique trophée »

L’homme ne savait plus à qui se fier. Devinant à leur accent que ces curieux clients étaient Français, il eut un petit sourire en coin, se disant qu’il y avait galéjade dans l’air. Il convenait d’en rajouter un peu pour suivre la farce et voir jusqu'où pouvait les mener l’envie de briller en terre étrangère. Il interrogea alors le troisième personnage, celui qui avait la mine la plus rubiconde : « Je suis certain mon ami que vos camarades s’attribuent un exploit qui n’est pas de leur fait ! »

L’autre immédiatement tomba dans le piège tendu par l’autochtone. C’était un adjoint au maire chargé des finances. Il ne pouvait pas être en reste, d’autant qu’avec lui, les dépenses s’étaient envolées. Il se leva, la main sur le cœur, là où se situe le portefeuille et d’une tirade emphatique, déclara : « En effet mon brave ami, mes compagnons vous ont trompé. Il n’est pas besoin de vous le dire puisque de vous-même vous l’aviez deviné. C’est à moi que l’on doit la prise de ce magnifique dauphin. Je l’ai attiré par un leurre de mon invention dit du « Martin Pêcheur ». J’ai accroché à une ligne une monnaie de la ville d’Orléans. L’animal attiré par ce qui brille se laissa prendre sans résistance. J’ai pu ainsi le faire embaumer pour remercier notre hôte qui nous a consenti un rabais pour tous les excellents repas que nous avons eu le plaisir de manger dans l’une des meilleures tables de Londres.

Cette fois le londonien s’efforça de dissimuler autant que faire se peut un sourire moqueur. Décidément il avait devant lui des dignes représentant de Tartarin même si Orléans est fort éloigné de Tarascon. Il se dit en son for intérieur que celui qui n’avait encore rien dit et qui semblait être le personnage le plus important de la délégation allait lui servir une version plus invraisemblable que les précédentes. Il le titilla quelque peu : « Vous monsieur qui n’avez encore rien dit, ne voudriez pas enfin m’offrir la vérité vraie ? »

L’homme ainsi interpelé se leva. Il était particulièrement flatté par la formulation de ce personnage. Il se présenta : « Vous avez raison mon brave, je suis l’échevin de la cité d’Orléans et je vous dois la vérité tandis que mes collaborateurs se sont indignement moqués de vous. Je vous en demande du reste humblement pardon. Ce poisson accroché ici, est un cadeau de ma bonne ville à celle de Londres. Il est accroché là avant que nous soyons reçus officiellement par le bourgmestre de l’endroit. (Notre homme ignorait qu’en Angleterre, ce sont des maires qui président aux destinées d’une ville. Sa DGA ne lui avait pas préparé convenablement le dossier)

Vous avez là une alose de taille magnifique. C’est la fameuse alose qui boucha le port d’Orléans, un jour de grand étiage. Nous avons pensé qu’il convenait de l’offrir à nos amis de la Tamise avant qu’ils ne viennent dans la bonne ville de la Pucelle pour le prochain Festival de Loire. Vous pouvez me croire sur parole, jamais plus beau cadeau ne pourra se faire à l’avenir ! »

Cette fois le questionneur éclata d’un rire franc et sonore. Il était face à une belle brochette de menteurs. Lui qui était pêcheur professionnel avait immédiatement reconnu un saumon de taille exceptionnelle et même plus que naturelle. Il avait émis des doutes sur son authenticité mais s’était amusé à faire parler ces maudits français. Il voulut leur donner une belle leçon. Il prit une chaise, attrapa une bouteille vide sur la table de ces joyeux drilles. Il n’en manquait d’ailleurs pas et des meilleurs crus français qui plus est. Il se doutait bien que pareille dépense ne pouvait être supportée que par la collectivité dont dépendait ces vantards de la pire espèce.

Certain de son fait l’homme prit le flacon par le goulot et frappa d’un grand coup du cul de la bouteille, le poisson accroché au-dessus de leur table. Ce n’était qu’une vulgaire représentation en plâtre, de la plus mauvaise facture il est vrai. Dans l’instant la vérité éclata au grand jour et les quatre représentants de la ville d’Orléans se retrouvèrent la gueule enfarinée.

Les quatre vantards furent immédiatement dégrisés d’autant plus que la scène avait eu lieu sous les yeux des influenceurs de la ville, attablés un peu plus loin. Le comique de la scène n’avait d’équivalent que le ridicule des propos précédents. Il y allait de la réputation déjà bien écornée de la noble assemblée.

Qui me rapporta la chose, je ne puis vous le dire. Il y va de ses avantages dans la place. Mais voilà bien une histoire à ne pas croire au risque de déclencher le courroux de ces gens importants. Pour les amateurs de proverbe, rendons-nous en Perse. Seule la sagesse orientale peut apporter une chute à cette farce. « N'imite pas l'imprudente voracité du poisson, si tu ne veux être pris à l'hameçon. »

Chacun interprétera à sa façon le sens de cette maxime. L’essentiel est de ne pas trop mordre à l’hameçon, il est grossier et ne risque que de prendre les mouches qu’à la condition d’y ajouter un peu de vinaigre qui, comme chacun sait, est la spécialité de la grande ville en question.

Moqueusement leur.

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