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Billet de blog 1 déc. 2021

La main verte

L'union de la terre et de l'osier.

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Le conte du mercredi

Il était une fois une vieille femme, courbée par le poids des ans et la dureté des labeurs auxquels elle devait s’astreindre pour gagner petitement sa vie. Elle appartenait à cette immense partie de l’humanité qui est du mauvais côté de la cognée : les exclus de la richesse, de la beauté et de la vie facile. Il faut de tout pour faire un conte ; c’est du moins mon opinion. Il convient également de regarder du côté des humbles : les princes, les rois, les fées et les belles bergères ont eu leur content d’histoires.

Irène avait un fils. Pour son plus grand désespoir, le destin avait voulu qu’il naisse bien fait de sa personne certes, fort comme un ours tout autant mais doté d’une tête de linotte qui ne pensait guère. Il était sot, épouvantablement sot. Fernand, ce pauvre gamin, était bête à décourager toutes les donzelles du pays. On disait de lui, en se moquant ou bien en le montrant du doigt qu’il était bredin, simplet ou bien encore berlaudiot. Les mots ne manquent pas pour pointer du doigt ce terrible malheur et les gens oubliaient souvent de préciser qu'il était en autres qualités : serviable, souriant, dévoué, disponible et courageux.

Pourtant, rien ne pouvait entamer la bonne humeur de Fernand. Il était toujours joyeux, disposé à rendre service, en dépit d’une formidable capacité à faire de travers ce qu’on lui avait commandé. Son éternel sourire effaçait les conséquences de ses bourdes et sa gentillesse faisait tomber toutes les réserves. Le fils de la vieille était d’une incomparable affection mais Irène avait une obsession : elle voulait lui trouver femme afin de quitter sans crainte cette vallée de larmes.

Mais comment faire ? Elle ne pouvait promettre trésor mirifique à celle qui épouserait son bêtot de Fernand. Il n’y avait jamais eu de fée qui se fût penchée sur son berceau ni le moindre génie enfermé dans une lanterne magique. Pour elle, les secours des légendes et des histoires à vieillir tranquille n’était pas envisageables.

Irène se désespérait de lui trouver chaussure à son pied, fût-ce même une vieille savate ou un godillot percé. Elle savait ce qu’on disait de son gars, les vilaines moqueries qui accompagnaient son apparition dans le bal ou les fêtes des villages d’alentours. « Fernand vient chercher une cruche pour remplir sa sottise ». « Le pauvre garçon, il va encore rentrer la queue entre les jambes ». C’est d’ailleurs ce qui ne manquait jamais : le simplet se voyait refuser toutes les danses et n’avait droit qu’au dos tourné des filles à marier.

Irène pensait ne jamais trouver belle-fille pour son drôle. Elle avait battu toute la contrée à la recherche d’une gamine qui soit née avec la même malédiction que son petit. La sottise n’était pas un argument qui méritait qu’on sacrifiât sa dot. Elle le savait et ne voyait aucune issue à cette terrible réalité. Le pire, c’est que son Fernand était puceau, nigaud jusqu’au plus secret de ses pulsions. Même les filles qui font métier de leurs charmes avaient refusé de le débourrer. Il leur faisait peur sans doute, à moins qu’elles ne craignissent qu’il ne salisse à jamais leur réputation.

C’est alors qu’une roulotte passa dans le village. Des gens venus d’ailleurs, des romanichels, des tziganes, des voleurs de poule, des gens de tous les chemins comme les qualifiaient ceux qui restaient plantés dans leurs certitudes et leurs préjugés. À leur approche, on fermait les volets, claquait les portes et on lâchait les chiens. Ceux qui vivent en marge, loin des règles communes ont toujours été traités de la sorte.

Pourtant, Irène, cette fois, ne ferma pas sa porte. Elle avait chaise à rempailler et accepta de recevoir celle qui lui proposait ce service. Les deux femmes s’épièrent en silence. Il y avait une gêne manifeste : la peur de l’inconnu sans doute mais aussi la présence de Fernand qui se balançait sur sa chaise. C’était lui le coupable de l’état des sièges de la maisonnée.

La vieille vannière, sans un mot, prit Irène par la main et d’un signe de tête l’invita à la suivre jusqu’à sa roulotte. Il y avait là une gamine qui souriait aux anges, elle était grande et d’âge à être mère, tout en continuant d’avoir une poupée dans ses bras. Elle avait le même sourire que Fernand, elle s’appelait Esméralda.

Fernand avait suivi à distance les deux femmes. Quand il aperçut Esméralda, il se précipita vers elle et les deux pauvres hères, abandonnés de la destinée, tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Ils s’embrassaient, riaient aux éclats et se mirent à jouer comme des enfants. Les deux femmes étaient aux anges, elles avaient trouvé ce que chacune d’elles cherchait depuis si longtemps.

Sans aucun préjugé, sans se soucier de leurs différences, de leurs modes de vie si opposés, elles avaient la certitude que le bonheur de leurs enfants était là, à portée d’accord. La roulotte cessa de faire la route, Irène reçut Irma, la mère d’Esméralda dans sa demeure. Fernand s’installa avec la belle dans la roulotte et ils découvrirent tranquillement l’amour.

Quand monsieur le curé, monsieur l’échevin et monsieur le notaire vinrent à tour de rôle sermonner Irène ou tancer Irma, les deux femmes les repoussèrent d’un geste méprisant. Toutes deux voyaient le bonheur des deux amoureux. Elles se moquaient bien de l’opinion des braves gens qui s’étaient moqués de ceux qui n’étaient pas comme les autres.

Fernand se mit à travailler comme jamais. Fort de cette nouvelle responsabilité, il fit un jardin magnifique. Il avait la main verte ; le gentil imbécile savait parler aux plantes, avec lui elles donnaient les plus beaux fruits, les plus gros légumes. Les deux vieilles allaient les vendre dans les marchés et gagnèrent de quoi vivre un peu plus confortablement. Pendant ce temps, Esméralda laissait pousser son ventre.

Les médisants allaient encore de leurs terribles moqueries. « Elle va accoucher d’une gargouille ou bien d’un affreux crapaud. L’enfant sera plus sot encore que ses deux parents. » La méchanceté n’a aucune limite. Nos deux amoureux n’en avaient cure. Ils se donnaient la main, Fernand pensait que la plante qui allait sortir serait plus belle encore que celles qui jaillissaient dans son jardin …

Il avait raison, jamais on ne vit enfant plus beau. La fée jardinière avait dû se pencher sur son berceau. Irma et Esméralda furent les plus heureuses des grand-mères. Elles avaient eu raison de faire confiance au destin et de croire au miracle sans baguette magique. Fernand, quant à lui, n’avait pas la même interprétation. Le jardinier expert qu’il était devenu savait que tout le mérite revenait à son plantoir et au formidable terreau dans lequel il avait déposé sa semence.

Le premier-né et les suivants qui vinrent ensuite n’héritèrent pas de la sottise de leurs parents. D’eux, ils avaient appris la joie et la simplicité, l’amour des autres et la gentillesse. Ils apprirent également le travail de l’osier et l’art du jardinage. Ils combinèrent les deux activités et ce sont eux qui créèrent le jardinage en caissons séparés.

Savoir cultiver sa différence, telle est la seule leçon de cette histoire. Même les mauvaises herbes ou celles que l’on juge comme telles peuvent avoir leur utilité. De cette histoire, il n’est que ça à retenir en se gardant bien de juger ceux qui vivent autrement.

Jardinement leur.

La main verte © C'est Nabum

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