Dresseur de table.

Crise d'ancien régime.

Pauvre Franquette

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L’art ménager demeure un mystère tant il est aisé de se prendre les pieds dans ceux de la table. J’avoue ne plus rien comprendre à tout ce tintouin que font les dresseurs de table qui ne perdent jamais l’occasion de nous en mettre plein la vue alors qu’une simple mise en bouche serait suffisante. Mais si les voyeurs n’en perdent pas une miette, les amoureux de la simplicité se demandent souvent ce qu’est devenue la bonne Franquette !

Mais revenons à cette curieuse pratique qui a de quoi troubler les simples d’esprits. S’il est vrai que le fouet a sa place lors des repas de fêtes, il reste le plus souvent en cuisine, se contentant de battre les œufs en neige alors que Noël se fête habituellement au balcon. Passons outre cet anachronisme, ce n’est pas le pire dans une société où désormais, il n’y a plus de saison surtout pour un réveillon.

Je sais, vous allez encore m’accuser de ramener ma fraise hors de propos. Vous aimez les voyages en avion, surtout quand il s’agit de mettre dans vos assiettes des produits venus de très loin. C’est sans doute pourquoi vos tables ont besoin de se mettre au diapason de cette débauche d’énergie et que vous faites appel au terrifiant dresseur de table, alors qu’il suffit de l’apprivoiser aimablement.

L’homme va couvrir la nappe de mille et un objets, tous plus sophistiqués les uns que les autres après avoir, installé au centre de ce magnifique plateau un chemin pour vous perdre. Nouveau venu dans le décorum, le chemin de table est le paradigme de l’inutile au milieu du superfétatoire. La vaisselle avance à couvert dans cette forêt de verres et de chandelles, le plat prend du relief, la coupe ne choisit pas son vainqueur et la cruche ne fait plus l’idiote !

Tout obéit au doigt et à l’œil à un maître d'hôtel qui joue les majordomes. La chose devient si confuse que le malheureux convive est contraint de suivre un plan de table pour retrouver sa place. Le dresseur se faisant parfois coquin et s’amusant à vouloir jouer les entremetteurs, non point avec une recette à sa guise mais bien en mariant les uns avec les autres. Sucrée s’installera à côté de Salé, Aigre découvrira Douce, Sûre se trouvant en face d’Acide.

Il convient cependant de ne pas avaler tout ce que vous propose ce diable d’homme. La table est d’abord une œuvre d’art, faite pour les yeux. Vous resterez sur votre faim, le clinquant n’est pas roboratif. Il vise simplement à vous mettre mal à l’aise, à vous placer sur la réserve. Devant tant de petits ustensiles, vous y perdez votre latin de cuisine, ne sachant jamais quoi porter à votre bouche. Il est indispensable de suivre les cours de la baronne de Rotschild ou de son banquier pour sortir sans encombre de ce traquenard.

Vous allez en souper des manières distinguées, toutes celles qui nous interdiront d’user des deux instruments les plus commodes que le grand créateur a conçu pour vous sustenter : vos mains, fort judicieusement équipées de doigts. Mais malheur à qui use de ce stratagème, il sera hélas, immédiatement mis à l’index. Le réveillon étant un exercice de style bien plus qu’une longue et fastidieuse mise en bouche.

Vous allez devoir trinquer, minauder, converser tout en suivant le protocole et en évitant de salir la nappe. La table dressée n’est qu’un leurre. À tout moment, elle peut devenir sauvage, vous pousser à commettre la faute, la cruelle maladresse qui transformera votre soirée en catastrophe mondaine. Vous ferez tache si vous succombez à votre légendaire dyspraxie. Si le mot est élégant dans les conversations, il convient pourtant de ne jamais le mettre en pratique dans de telles assemblées.

Vous resterez donc sur vos gardes, le petit doigt toujours en érection car c’est ainsi qu’on vous a conseillé de singer cette belle assemblée, ces gens déguisés en pingouins quand justement leur mode de vie menace l’espèce. Pour sortir la tête haute de cette redoutable épreuve, je ne puis que vous conseiller de ne pas ouvrir la bouche, de vous tenir coi et surtout pas à carreaux. C’est sans doute paradoxal mais rien n’est plus pertinent dans cette société d’ancien régime …

Manièrement leur.

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