Le rafiot allant sur la terre.

Tel est pris qui croyait prendre

Une idée qui déraille ...

 

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Il était une fois un riche marchand qui faisait grand et beau négoce sur la Loire. L’homme avait ses dépôts sur la grande place du Martroi, nœud central pour le départ des charrois vers la Capitale, à peu de distance de la rivière d’où arrivaient les marchandises du monde entier. L’homme était opulent, les affaires allaient bon train même si parfois, les aléas de la navigation causaient retards et plus rarement naufrages. Il fallait bien accepter ce qui relevait des risques inhérents à cette diablesse de rivière, qui depuis toujours n’en fait qu’à sa tête.

L’homme pourtant avait une intuition qui le tenaillait. Il rêvait de disposer d’un navire, un grand chaland capable d’aller sur la terre ferme. Ainsi en seraient terminés des tracas provoqués par l’étiage, des désagréments de l'embâcle, des horreurs qu’imposent la débâcle ou les crues. Le marchand était un homme riche, de ceux qui pensent qu’il suffit de claquer des doigts pour satisfaire leurs désirs.

Il réunit ses voituriers, les capitaines des embarcations qui naviguaient pour lui. Le marchand avait grande et belle flotte, plusieurs trains de bateaux capables de transporter tous les produits dont on pouvait rêver. Il savait que l’été allait mettre à pied ses lascars. Pensant que leur confier une mission occuperait ces gredins qui sinon passeraient leur temps en ripaille et friponneries.

« Messieurs, leur déclara-t-il sentencieux, je vous confie une mission. Celui qui la remplira sera largement récompensé, je vous le promets. Je veux un navire allant sur terre, le temps est venu de donner une nouvelle dimension à la marine de Loire. À vous d’aller par monts, par vaux et même au-delà des mers, pour trouver cette merveille ! »

Les marins, gars qui en dépit de leur activité, avaient les pieds sur terre, sourirent discrètement à cette lubie. Hélas, le marchand, en patron qu’il était, ne supportait pas qu’on puisse se gausser de ses requêtes. Les pauvres n’avaient d’autres solutions que de tenter de satisfaire ce curieux caprice !

Beaucoup prirent leurs cliques et leurs claques, quittant la ville, pour simplement se cacher dans une auberge afin de courir sur place les jupons et la chopine. Ils reviendraient les mains vides, certes mais la panse bien remplie avec, le risque n’est pas innocent, un polichinelle ou deux laissés en cours de route. Les mariniers avaient le souci de la descendance, nul ne peut le leur reprocher.

Il en fut pourtant deux, plus ambitieux que les autres qui se mirent à la recherche de la perle rare. Ils pensaient que la France, pays au passé glorieux, n’était pas en mesure de penser le monde nouveau. Ils se rendirent en Angleterre, au cœur de la grande révolution industrielle, pour dénicher ce que leur patron désirait tant.

Le premier : Aubin tomba par hasard sur l’invention d’un certain James Watt. L’inventif personnage, grâce à la création d’une chambre de condensation séparée, avait permis de faire faire ? un bond considérable à la machine à vapeur. Le condensateur ouvrait la voie à l’exploitation de cette énergie qui contrairement au vent, allait se plier aux exigences des navigateurs.

Le second, Michelin, fit chou blanc. Il n’avait rien trouvé de sérieux et revint la tête basse, dépité certes mais persuadé d’avoir un jour sa revanche. Aubin fut récompensé tandis que le marchand adapta sur ces bateaux la redoutable machine à vapeur. La Marine de Loire était à l’Aube des temps nouveaux, c’est du moins ce que croyait ce notable.

Il sentait bien que sa demande n’avait pas été satisfaite. La rivière demeurait indispensable à l’exploitation des bateaux à vapeur. Un bond en avant cependant pour une flotte qui permettrait aux bénéfices d’exploser en diminuant le temps de livraison. Hélas, il y eut également d’autres explosions qui firent des victimes, mais on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs.

Michelin rongeait son frein. La bonne fortune de son collègue Aubin l’avait considérablement affecté. Au travail, il manquait d’entrain. Il se disait qu’une étape seulement venait d’être franchie et qu’il y avait sûrement moyen d’aller sur la terre avec un panache de fumée. Il se remit en chemin, croyant dur comme fer qu’un jour le destin pencherait en sa faveur.

Il avait raison, la roue finit toujours par tourner. Allant une fois encore Angleterre, quelques années plus tard, il découvrit dans le Yorkshire ce qu’il cherchait depuis si longtemps. L’engin allait sur des rails, il laissait derrière lui un panache de fumée qui allait changer le monde. Michelin cependant en avait après son patron qui l’avait humilié en se moquant de son échec. Il allait lui montrer de quel bois il se chauffe !

Michelin abandonne la Loire et Orléans pour tenter sa chance en bord de Seine. Il réussit à imposer cette technologie à la Capitale. Les guerres napoléoniennes avaient laissé la France à la remorque de l’Angleterre, il convenait de rattraper le retard. La ligne Paris-Saint-Germain-en-Laye, ouverte le 24 août 1837 fut la première à être principalement destinée au transport des voyageurs ; elle marqua le début des grands réseaux français qui partirent de Paris.

Le marchand avait oublié son rêve. Les bateaux à vapeur remplissaient allégrement ses caisses. Quand Michelin, fort de ses premiers succès, vint lui proposer de s’associer avec lui, il repoussa cette idée saugrenue. Un ancien employé resterait un subalterne, on ne mégote pas chez les bourgeois de barrique.

Qu’à cela ne tienne. Michelin trouverait d’autres associés. Il ne resterait pas les deux pieds dans le même sabot et le 2 mai 1843, arriva en Orléans, le premier train à vapeur en destination de Paris. La compagnie du Chemin de fer de Paris à Orléans était née, sans les bourgeois de barrique, trop frileux pour prendre des risques. Trois voyages quotidiens permettaient alors de faire le trajet.

Le 21 août 1851, le train arriva à Nantes en longeant la Loire depuis Orléans. Le Marchand sourit sous cape, il avait bien tort. L’espace de quelques années, son négoce allait prendre un sacré coup dans l’aile. La Marine de Loire allait mourir de sa belle mort comme disent ceux qui n’ont pas vécu ce drame. L’homme pourtant avait raison, l’avenir était au bateau qui allait sur terre.

Le train, coincé sur ses rails allait lui aussi subir l'hégémonie de la route et de cette immense noria de camions allant à travers toute l’Europe. Pourtant, il serait grand temps de revenir à la raison, le fret responsable devrait retourner sur les rails ou mieux encore sur les canaux. Cette histoire nous conduit à penser que la folie des grandeurs se tourne toujours contre ceux qui en sont saisis.

Terrestrement leur.

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