La corne magique.

Passage de témoin

Bien des années plus tard.

La corne magique © C'est Nabum

Quand il était enfant, il avait toujours vu cet objet étrange qui trônait sur l'établi de son père. Il avait vu le bourrelier quelques fois sans s'en servir sans vraiment y faire attention, un peu sans doute parce que, maladroit, il se montrait incapable de profiter du savoir-faire de son géniteur. Puis le temps passa, l'artisan s'en était allé bien trop tôt vers un autre monde dans lequel, il avait emporté ses secrets.

Les outils furent pour la plupart dispersés, il en est même qui arrivèrent dans un petit musée des métiers d'autrefois. Lui, le gamin aux deux mains gauches comme aimait à s'en moquer son paternel, n'avait gardé que cette corne sans en saisir l'utilité. Elle était simplement porteuse de la nostalgie d'une enfance soudain idéalisée.

Elle resta longtemps dans un tiroir, porteuse seulement de ce brin de souvenir qui embue parfois les yeux et le cœur. L'enfant atteignit et dépassa même l'âge de celui qui était parti, il devint grand-père, bonheur que ne put connaître son père. C'est ainsi que par le truchement d'un petit fils, la magie opéra à nouveau.

L'enfant, curieux de tout, trouva la corne, oubliée dans un tiroir et posa des questions. Ils venaient de vivre tous deux un séjour dans les Alpes, tout près d'Abondance. L'enfant pensa immédiatement à cette corne d'abondance dont il avait entendu parlé. Ils essayèrent tous deux de formuler des vœux pour que surgissent de l'orifice des merveilles. Hélas il n'en fut rien …

Quel pouvoir pouvait posséder cette corne ? Le gamin n'en démordait pas, elle n'était pas ordinaire puisque cachée par son grand-père. Il fallait qu'elle disposât d'une vertu magique, il ne pouvait en être autrement. L'adulte, féru de la grande tradition orale, ne savait pour une fois que lui raconter. Pour lui, elle avait été un objet de son quotidien, il n'envisageait pas qu'elle puisse se montrer dotée de capacités mystérieuses.

Pour une fois, très terre à terre, l'ainé en resta aux explications pratiques. Il alla quérir des cordes tressées par son père, lui mit dans les mains une épissure que l'artisan avait tressée et qui plus d'un demi-siècle plus tard, n'avait pas bougé d'un brin. Rien n'y fit, le petit n'acceptait pas l'évidence. La corne n'était pas qu'un banal outil, il en était intimement convaincu.

La discussion dura longtemps. L'ainé restituant ses souvenirs d'enfance, reproduisant de manière incertaine les gestes qu'il avait observés autrefois. Le gamin ne voulant pas se satisfaire d'explications techniques, attendant, espérant un signe plus fort. Un dialogue de sourd, l'un ancré dans un réel qui lui avait toujours échappé, l'autre s'évadant dans un imaginaire mirifique. La situation semblait au point mort. Ces deux-là ne pouvaient trouver un terrain d'entente quand le hasard dénoua la situation. Des amis du grand père, des mariniers l'invitèrent à effectuer une petite promenade sur la rivière. Il accepta pourvu que son petit-fils fut de la fête, ce qui, avec un gilet de sauvetage à sa taille, ne posait aucune difficulté.

Ils embarquèrent sur une belle toue cabanée. Le capitaine donna le signal du départ, l'enfant ne perdait pas une miette des explications que lui donnait l'homme à la manœuvre, sa corne à la main. Le marinier interrogea l'enfant, lui demandant ce qu'était cet objet étrange. L'enfant lui répondit du tac au tac, sans se soucier de vérité : une corne sur un bateau, c'est pour avertir du danger. Le marinier s'en amusa, se disant que des chats ne faisaient pas des chiens !

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Ils n'en parlèrent plus. La sortie se prolongea ainsi alors que tous avaient oublié la réponse de l'enfant. Oublieux de son précieux héritage, le mousse avait cessé de seconder le capitaine pour aller jouer sur le pont et admirer le paysage. Il y avait un peu de houle sur la rivière et un vilain vent de Soularne tandis que d'autres bateaux semblaient ne pas avoir remarqué le leur.

Soudain, alors qu'un fûtreau fonçait sur la toue, risquant de l'éperonner, un mugissement puissant se fit entendre. Les mariniers levèrent tous la tête, surpris tout autant que contraints à plus de vigilance. L'incident fut ainsi évité de justesse, tandis que chacun de s'interroger sur l'origine de cet avertissement salutaire. Quelqu'un de la rive, témoin attentif, disposant sans doute d'un avertisseur sonore puissant.

La balade se prolongea quand un engin motorisé allant à vive allure fondit sur la toue à la remonte. Le pilote du jet ski, grisé par la vitesse, aveuglé par les vagues et les gerbes d'eau, n'avaient pas perçu la lourde embarcation à moins qu'il se pensât dans son bon droit, de celui qui s'émancipe des règles et des codes. Une nouvelle fois, un long murmure, un râle venu du tréfonds des âges se fit entendre. Le pilote sursauta, ralentit sa course folle et évita la collision.

Sur la toue, cette fois tous les regards se tournèrent vers l'enfant qui tenait fièrement sa corne de prudence. C'est elle qui avait averti par deux fois du danger sans que quiconque ne souffle dedans. Il fallait se rendre à l'évidence, elle avait joué un rôle décisif par deux fois. Le capitaine voulut en avoir le cœur net, appela l'enfant afin qu'il lui remette sa corne.

Pour une fois, ce petit diable assez prompt à ne pas obéir, répondit à la sollicitation de l'adulte. Il lui tendit l'objet. Le capitaine lâcha la barre pour souffler de toutes ses forces dans la corne qui demeura silencieuse. Il s'obstina, essaya encore et encore tandis que l'enfant riait aux éclats et que la toue allait à sa guise.

De rage il jeta la maudite corne silencieuse sur le plancher quand celle-ci redonna de la voix, plus fort encore que les fois précédentes. Le pilote leva les yeux juste à temps pour éviter de percuter le quai. Sa colère lui avait fait perdre le contrôle de la situation. La corne magique avait rétabli la situation. Il n'y avait plus de doute, un mystère planait autour de cet objet.

Seul l'enfant restait calme tandis que tous les adultes présents demeuraient perplexes. Le gamin, voyant les regards ébahis des adultes se borna à donner la seule explication qui vaille, celle de la sagesse et de la naïveté. Mon papi m'a expliqué que c'était une corne, et pi sûre avec ça. Rien de plus normal qu'elle prévienne quand un péril survient.

La corne avait joué son rôle, elle avait dénoué le mystère. Il n'était plus rien d'autre à faire que de mettre les bouts et de ne pas chercher à comprendre le fin mot de l'histoire. L'explication tout autant que la toue tenait encore la route. Chacun devait s'en satisfaire ! Voilà ce qu'il peut advenir quand un bonimenteur fouille dans ses souvenirs secondé par un rejeton qui a de qui tenir.

Fabuleusement sien.

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Quant à la corne magique, vous ne la verrez pas, le mystère est seul garant de son efficacité.

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