Il a décroché la Lune.

Il lui a suffi de réfléchir.

La chasse au trésor

 

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Il était une fois un Prince pourvu d’un appétit insatiable. Les courtisans disaient de lui dans toute la contrée qu’il était disposé à croquer la vie et tout ce qui allait avec, les plus humbles se méfiaient de celui qu’ils considéraient comme un ogre sans pitié, décidé à les dépouiller pour son seul plaisir. La vérité est sans doute à mi-chemin, comme bien souvent les gens ne sont ni tout blancs ni tout noirs, la nuance s’impose même quand il est malaisé de la percevoir.

Or donc, ce Prince, en véritable goinfre de pouvoir qu’il était voulait s’approprier tous les territoires entourant son domaine, pouvant ainsi tout à loisir puiser sans ménagement dans la cassette des uns et des autres pour son seul usage. Habile, il n’ignorait pas que les petits barons d’alentour se méfiaient de lui comme de la peste brune. Une sage prudence de la part de ceux que notre bon Prince entendait contourner en confiant à un baron de paille, la mission d’agir en son nom, d’être à l’occasion son habile substitut, fédérant ainsi les naïfs et les innocents derrière une bannière qui tenait en lieu et place du plus puissant.

Trouver ce prête-nom ne fut d’ailleurs pas chose compliquée. La promesse d’un titre fut-il simplement honorifique attire bien des postulants. Il jeta son dévolu sur un voisin, un baron habitué aux joutes et aux tournois qui avait la prétention en son for intérieur de pouvoir déjouer les pièges que lui tendraient le Prince. C’est en s’appuyant sur cette incroyable prétention que le plus puissant était certain de dévorer celui à qui il confierait un sceptre illusoire.

Le plan fonctionna à merveille même si quelques petits ducs se sentirent trahis par un chevalier qui était de leur branche féodale. Personne n’était dupe qu’en accaparant le pouvoir par mésalliance, le Prince et son valet allaient entamer une partie de joker menteur. Les dés avaient été jetés, la farce pouvait commencer quand un trublion vint semer la discorde dans ce jeu de dupe.

Celui que personne n’avait songé à inviter autour de la table ronde des chevaliers à la triste figure profita d’un moment d’égarement des grands barons pour se glisser sur un strapontin réservé à un homme de main du Prince. La surprise passée, il fallait au plus vite se débarrasser de l’intrus, les uns et les autres ne voulant pas entamer ce mariage contre nature par une querelle de cousinage.

Le Prince glissa à son vassal que l’intrus n’avait pas décroché la lune, qu’il n’était pas de taille à se mêler à la noble assemblée qu’il avait l’honneur de présider. Il convenait de l'éliminer en lui lançant un défi qu’il ne pourrait relever. Dans cet univers, les seigneurs sont toujours persuadés de l’incapacité de ceux qu’ils jugent inférieurs.

L’intrus que nous appellerons Richard avait un cœur de lion et une noble attitude quoique de très modeste extraction. Il vivait à l’écart du tumulte ambiant dans un petit territoire préservé de l’agitation des grands chevaliers à la triste figure. Il avait la confiance de ses gens, n’avait nulle intention de les leurrer contrairement à ses grands voisins. Il savait qu’il trouverait auprès d’eux l’appui nécessaire pour relever le gant.

Car il ne faut pas s’y tromper c’est un gant de fer qu’il reçut en pleine face pour signifier qu’on le défiait en duel. Comme il était l’outragé, il avait malgré tout, selon les règles de la chevalerie, le choix des armes et du terrain d’affrontement. Voilà un avantage dont il ne se priverait pas d’abuser, il savait que ces grands seigneurs, confinés dans leurs tours d’ivoire, ignoraient tout de la campagne profonde qu’ils pensaient asservir avec mépris.

C’est donc avec le héraut du Prince que le gentil Richard allait croiser le fer. C’est le redoutable Flageolet qui avait la préférence du Prince pour tenir le rôle qui devait échoir à notre Cœur de Lion. Il convenait de se parer d’abord des coups de poignards dans le dos qui pouvaient advenir avant le duel, dans ce milieu, en dépit des serments, la rouerie est de règle tout autant que les plans machiavéliques. Le Prince à la baguette, n’était pas homme à faire des sentiments pour qui se dresse sur son chemin.

Le noble Richard en appela à l’autorité royale ou du moins son représentant dans cette charmante province de l’orléanais. Le plénipotentiaire se présenta en garant de la loyauté du duel, rejetant toutes les requêtes destinées à discréditer le gentil comte de Bou. Fort de cet arbitrage impartial, il était désormais possible de pouvoir déterminer les modalités de l’affrontement.

Richard en digne résident de la grande boucle de la Loire se dit que le théâtre de la bataille ne pouvait être que sa chère rivière. Il lui fallait déterminer un défi de nature à abattre le méchant champion du Prince dont la fourberie était connue de tous. Ce n’est donc pas par les armes qu’il allait affronter son adversaire mais par la force de l’esprit, domaine dans lequel Flageolet n’est pas à sa main.

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Richard, en voisin, rendit visite à dame Irène, la sorcière redoutée de beaucoup et respectée des gens de bien. La vieille dame, après s’être fait expliquer une situation qu’elle trouva aussi absurde qu’inextricable, se rappela soudain les propos peu amènes du Prince à propos de l’outragé : « Ce modeste hobereau n’a pas décroché la lune, nous le mettrons à la raison aisément ! » Irène après de longues réflexions et quelques mouvements de pendules s’écria : « C’est par ces mots qu’il mettra pied à terre. Nous ne ferons pas de quartier ! »

Richard avoua qu’il ne comprenait rien au charabia ésotérique de dame Irène qui le rassura d’un sourire bienveillant. « Aies confiance en moi mon gamin. Je te mènerai sur la voie du triomphe. Écoute ce que j’ai à te dire sans le dévoiler à quiconque ici. Tu dois te méfier de tous, mêmes tes amis sont susceptibles de te trahir, tant les pressions du Prince et de son substitut sont fortes ! »

Le Prince, son substitut, la grande délégation de leurs vassaux fidèles et dévoués se présentèrent à la nuit tombante au port de la Binette, lieu qu’avait choisi Richard pour en découdre contre son rival Flageolet. Là, devant cet aréopage à la face de carême, l’outragé déclara qu’il acceptait de se livrer au jugement de Dieu, celui des cieux et non le grand Prince du pays. Le vainqueur de ce duel sans quartier, serait celui qui décrocherait la Lune qui justement était pleine et en majesté au-dessus de la Loire.

Flageolet faillit en tomber à la renverse lui qui s’était équipé de pied et de cape pour être paré à toutes les joutes possibles qui auraient pu naître dans un esprit belliqueux. Le voilà contraint de faire preuve de perspicacité plus que de force, il sentit son étoile faiblir. Il réunit la troupe de ses supporters mais hélas, dans le lot, personne ne savait comme le sortir de ce mauvais pas. L’épreuve était au-dessus des compétences de ces spécialistes des questions terre à terre et bassement matérielles. Comme il devait tirer le premier, il lui fallait adopter une stratégie au plus vite.

Flageolet fit appel à ses séides, gens d’armes et écuyers motorisés qui firent grand encerclement autour de la rivière. Puis dans un mouvement savant de souricière, se dirigèrent tous simultanément vers le reflet de la lune dans la Loire. Alors que l’astre était totalement pris dans ce piège martial, Flageolet en personne jeta un épervier vers le reflet pour un magistral coup de filet. Il tira de toute ses forces pour ne remonter hélas, qu’un fort joli poisson. N’étant pas spécialiste de la chose, il prétendit devant son rival hilare que c’était un poisson lune.

Richard rit de bon cœur puis se sentit obligé de le renseigner. « La Loire s’est moquée de vous, voilà un fort joli mulet tiré des flots par un frère de sang ! » La formule mit tous les rieurs de son côté même s’il n’avait pas encore réussi le défi. Il prit alors une grande bâtée, une poêle, privée de sa queue, les rebords étant plus hauts pour augmenter sa contenance, ironie de l’histoire appelée aussi « chapeau chinois » dans le milieu des orpailleurs.

Richard alla dans l’eau jusqu’à la taille, y glissa son bâtée qu’il remplit d’eau. Il ne chercha nullement de pépite, elle trônait au milieu de ce contenant magnifique. Il revint vers la grève, se plaça en un endroit soigneusement choisi et appela le Prince. « Regardez mon Prince, la Lune brille au milieu de mon écuelle, je viens de la décrocher sous vos yeux »

Sous les vivats des citoyens qui depuis longtemps avaient choisi leur champion, Richard Cœur de Lion gagna la partie et bouta Flageolet de la place qui s’en alla la mine défaite sous les huées des moqueurs …

Sélénitement sien.

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