La grande roue

La société telle qu'elle ne tourne plus rond.

Les prémices de la Révolution.

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La Grande Roue a quitté les fêtes foraines, laissant ses congénères des autres attractions à leur triste sort, reléguées dans les périphéries des villes, déclassées et dépassées par les grands parcs de loisirs. Les ménages se désolent, la queue du Mickey fait tout juste rêver les chérubins engagés dans une course folle à la sensation forte. Il faut désormais du fantastique, du mirifique, de l’extraordinaire, de la surenchère technique pour attirer le chaland en mal de frissons.

Les fêtes foraines, exilées ainsi, se transforment surtout en une zone interlope où frétillent des adolescents sans surveillance, des hordes incertaines, des gamins désœuvrés et le plus souvent désargentés. Il faut reconnaître que le prix du numéro a de quoi vider rapidement les bourses les plus pleines. Le tarif grimpe aussi vite que les manèges aériens.

Dans ce décor de désolation, la Grande Roue échappe à la morosité ambiante. Elle est courtisée, choyée, réclamée par les municipalités en mal de clinquant. On l’installe au cœur de la ville, là où justement la fête foraine n’a plus sa place. La stratégie de l’exception est certainement une pratique nécessaire quand on veut démontrer son pouvoir et c’est la Grande Roue qui seule se pavane sous les regards émerveillés des contribuables en goguette.

Elle s’est parée de mille et une couleurs, elle scintille dans la nuit, elle s’impose en majesté dans un centre urbain qu’elle dévoilera à tous ceux qui prendront de la hauteur. Elle clignote, phare de la modernité dans un univers du clinquant. On s’y presse, on vient y faire la queue pour à son tour s’émerveiller d’une vue imprenable.

Les photographes se bousculent à ses pieds, recherchant le cliché qui fera date. Certains la filment, d’autres cherchent l’angle improbable qui vous fera tourner la tête. Elle est merveilleusement photogénique ce qui lui donne sans doute droit à ce traitement de faveur. Elle offre le temps d’un marché de Noël, d’une foire ou d’un festival ce point d’orgue qui fait passer l’animation au rang d'événement incontournable.

Pendant ce temps, les montagnes russes et les auto-tamponneuses, les loteries et les tirs, les manèges classiques tapent la semelle en espérant quelques visiteurs. Ceux-ci n’ont d’yeux que pour la grande dame au risque d’un torticolis ou bien d’un bon rhume quand celle-ci leur tend ses nacelles au cœur de l’hiver. Mais qu’importe puisqu’il faut avoir été du nombre et s’être filmé dans son grand tourbillon afin d’en informer la terre entière.

La Grande Roue a compris le message, elle a saisi la balle au bond et réclame désormais son droit à l’image. Elle va recueillir le fruit de cette folie collective, tous ces clichés et ces séquences vidéos vont lui rapporter un joli pécule. Elle pourra alors réaliser son rêve, se libérer de ses entraves et aller à la conquête de la planète en roulant sur elle-même.

Car personne ne lui a jamais demandé son avis. Elle aime les grands espaces, elle rêve d’horizons dégagés, de nature et de liberté au lieu de quoi on l’enferme dans un décor étriqué, on la contraint à recevoir des visiteurs qui, pour beaucoup, ne viennent pas pour elle mais pour se donner de l’importance. C’est la Grande Roue de nos infortunes et de nos vacuités, elle qui aimerait tant sillonner la planète en tournant sur elle-même.

Bientôt toutes les grandes roues du monde vont se donner la main, faire belle et majestueuse farandole autour de la Planète sans plus se soucier des misérables vermisseaux que nous sommes. Vous verrez alors le plus beau des spectacles, la plus belle chorégraphie mécanique qui soit. Chacune en se libérant aura écrasé les chalets de l’insignifiance, les gardiens de l’ordre nouveau. Le temps est venu de la Révolution des consciences et quoi de mieux que des Grandes Roues pour tourner la page de nos futilités urbaines.

Rondement leur.

Avec l'aimable autorisation d'Oliver Parcollet photographe

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