Le chant des pommiers.

La récolte des cailloux

Les fruits de la discorde

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Quelque part dans un territoire qui avait tout pour être béni des dieux, poussaient des pommes dans un magnifique verger. La vie était belle en ce temps-là, les fruits ne demandaient qu’à remplir les paniers et contenter les gourmandises enfantines. Chacun vivait dans un territoire baigné de soleil où rien ne prédisposait à l’horreur et l’effroi.

Ailleurs, bien loin de là, se déroulait alors la pire atrocité que jamais le monde n’avait engendré. Une pensée furieuse, une doctrine maladive, poussait dans les bouches de l’enfer des corps sans vie afin de les faire disparaître en fumée. La monstruosité et l’abjection avaient fait là-bas ce qu’on pensait alors être le point de non retour de la civilisation.

Les pommiers donnaient, ignorant tout du drame à des milliers de kilomètres de là. Pourtant ils auraient dû se méfier, tel le battement d’aile du papillon, il est toujours à redouter ce qui se passe loin de votre quiétude, un grand bouleversement peut soudain en résulter sans que vous n’en compreniez véritablement le sens. Le ver était dans le fruit, sournois et insidieux, désirant obtenir réparation en s’en prenant à des innocents.

L’horreur avait été dévoilée à la connaissance de tous. Il fallait donner réparation, effacer les années de souffrance et de mépris, accorder le rêve millénaire d’un peuple éternellement ballotté, toujours en exil. Le retour à sa terre constituerait la rédemption collective de tous ceux qui jusqu’alors avaient fermé les yeux.

Cette terre par ailleurs était aussi celle des producteurs de pommes. Braves gens qui eux, n’avaient jamais quitté les bords de la rivière. Ils n’avaient rien demandé à quiconque, ils étaient chez eux même si cette terre semblait promise par le texte sacré à d’autres qui en étaient partis depuis si longtemps. Les dernières récoltes s’annonçaient, dans leur insouciance, ils l’ignoraient tous !

Une terre ne se partage pas. Si l’idée peut naître dans l’esprit de ceux qui gouvernent, elle semble irréalisable quand on a les pieds dans des babouches. Elle colle aux chaussures et plus encore au cœur, elle porte les sueurs et les peines de générations qui vous ont précédé. Elle est la substantifique moelle de la culture et de l’identité. Les pommiers le savaient, eux qui donnaient des fruits qui ressemblaient tant aux gens de ce pays.

Tout fut fait comme il avait été décidé. Pour effacer la pire des calamités, pour dépasser à jamais les limites de l’horreur absolue, on s’accorda le droit de mettre en place les prémices d’une spoliation plus insidieuse, d’un crime plus sournois, d’un effacement d’une population beaucoup moins violent en apparence. La force injuste de la puissance use de bien des stratégies pour aboutir à des résultats qui somme toute ne sont pas dissemblables. Le peuple élu avait jeté son dévolu sur des nouveaux boucs émissaires, à eux de prendre le rôle des martyres.

Les pommiers furent arrachés. Méticuleusement, sauvagement. Partout de part le monde, ceux qui s’en prennent aux arbres sont des monstres en devenir. Ceux-là l’étaient plus encore. De victimes ils passaient à bourreaux avec le poids de l’expérience et le désir de ne rien montrer de leurs noirs desseins, protégés qu’ils étaient par la mauvaise conscience universelle. Faire de leurs victimes des désespérés prêts à tout, fut une habile manière de porter la faute sur ceux qui n’y étaient pour rien.

Les arbres à terre, les terres furent souillées pour éviter que de nouveaux arbres ne viennent remplacer les précédents. Les eaux furent empoisonnées, deux précautions valent mieux qu’une pour chasser à jamais ces gens à qui l’on avait déjà volé leurs maisons, leurs villages, leur dignité. Réfugiés ils seraient, pour le reste de leur existence, repoussés de coup de force en brigandage d’état dans des territoires de plus en plus exsangues. Ils y sont maintenus par la force odieuse des armes tout autant que le mépris monstrueux des grandes puissances.

Là où autrefois, poussaient des pommes, il ne demeure sur le sol que des cailloux. Les gamins à bout de patience se baissent parfois et s’en emparent pour les lancer vers ces hommes en arme qui leur font face. Ils héritent en échange d’une balle sournoise qui vient briser leurs jeunes existences. Tout ceci fort heureusement n’est qu’une fable que des gamins de Beitlahia dans la bande de Gaza de Gaza m’ont soufflé alors que je contais pour eux, par le truchement de la toile. Nul pays civilisé ne pourrait tolérer pareille infamie.

Palestinement leur

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