Le voyage d’une statue

En chaland, en bateau, en mules et en bœufs

 Cognac La Charentaise

 

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Alors que le Val de Loire va célébrer avec faste le cinq-centième anniversaire de la Renaissance, célébration largement associée à la figure emblématique de François premier, ce bon roi barbu à la stature aussi imposante (près de 2 mètres) que sa légende, attachons-nous aux pas d’une statue qui orne la place centrale de Cognac, ville natale de la vedette incontestée de la période. Inaugurée le 30 octobre 1864, l’ensemble monumental en bronze qui coule aujourd’hui des jours paisibles dans la capitale de la Charente, a eu auparavant un voyage épique qui ne se déroula nullement sur un cheval blanc.

Créé par le sculpteur Étex puis fondu par Charnod, dans leurs ateliers parisiens, le vaste et pesant ensemble représentant le roi et son cheval dut emprunter les voies navigables pour alléger son fardeau. La Seine fut son premier berceau. De Paris, sa majesté se rendit au Havre sur un chaland qui se laissa porter par le courant. Les boucles de la Seine évoquant sans doute les délices du séjour italien censé être représenté par cette œuvre.

Le mer fut l’étape suivante puisqu’il fallait rejoindre Rochefort, cette capitale de la marine royale. Le bon François ne fut certainement pas mécontent de passer ainsi tout près de la Corderie Royale à Rochefort., même si la chose eut davantage fait plaisir à notre bon roi Henri IV. Il ne nous appartient pas ici de tenir des propos graveleux, l’image de François étant si intimement associée à l’énigmatique sourire de la Joconde.

La fin du périple se déroula sur la Charente. François n’ayant jamais eu les deux pieds dans le même sabot, il est amusant d’imaginer que c’est tiré par des mules que le convoi arriva ainsi en Charente. Le plus dur restait à faire. Il fallait bien se coltiner un peu de terre ferme. La place n’étant pas en bord de rivière.

Le cavalier émérite dut mettre un peu d’eau dans son vin afin de se rendre dans son lieu de villégiature. Posé sur un immense charroi, la statue nécessita pas moins de 24 paires de bœufs pour se hisser en majesté jusqu’à la place ! Le convoi royal laissant derrière lui des résidus odorants qui marquaient l’entrée du royaume dans la modernité. La taxe carbone n’allait pas tarder à constituer le repère d’une nouvelle ère.

Mais que décrit au juste cette monumentale statuaire ? Le cheval du roi caracole en chevauchant des guerriers morts ou blessés, gisant tous à terre, tandis que son cavalier, magistral et souverain, est représenté dans une attitude calme, son visage figé dans une attitude impassible. On ne rentre pas dans l’histoire, que ce fut à Marignan ou bien ailleurs, sans casser quelques gueux !

En nous approchant un peu de la composition on découvre avec soulagement que les deux corps piétinés par le destrier royal sont un soldat italien et un porte-drapeau suisse. L’honneur est sauf, la bataille est pleinement un succès qui miraculeusement ne fit aucune victime nationale... Pour illustrer si besoin était cet opportun petit coup de pouce du ciel, deux génies ailés ornent l’avant et l’arrière du piédestal.

Sur les côtés du piedestal, deux séries de quatre reliefs en pierre sont placés. Sur le socle de la statue sont gravées des scènes narratives de la vie et l’œuvre de François Ier. Il faut bien édifier le bon peuple, même sous le troisième empire. C’est sous Napoléon le troisième que fut réalisé ce chef d’œuvre. Nous pouvons notamment repérer la scène de l’adoubement du roi par chevalier Bayard en personne. Le monument repose sur un socle en marbre d’Italie, un certificat d’origine garantie en somme.

Les remparts qui s’étendaient sur plus d’un kilomètre, de la rivière Charente jusqu’à la place où fut érigé le monument, comportaient une porte de ville précédée d’un pont-levis, connue sous le nom de Porte Augoumoisine, à l’entrée de notre actuelle rue piétonne. Ce fut donc cette distance que les bœufs qu’il ne fallait pas pousser parcoururent de leurs pas pesants et tranquilles.

La statue équestre et néanmoins royale fut placée en ce lieu qui prit alors tout naturellement le nom de Place de la Renaissance pour célébrer avant tout le protecteur des lettres et des arts.

Elle garda ce nom très peu de temps. La statue attirait toute l’attention et bientôt, pour tout le monde, la place devint la place François Ier, la plus belle du département. C’est là que se tenaient les cirques. On peut s’amuser de calculer le nombre d’éléphants qui eurent été nécessaires pour transporter sans risquer de se tromper ...

En 1886, le maire Oscar Planat fit construire le refuge central orné de volumineux lampadaires, et la grille de protection du monument. L’histoire est bouclée et la statue attend votre visite. Vous en profiterez pour déguster un verre de cognac en pensant peut-être que j’ai voulu vous mettre Martell en tête en poussant le bouchon trop loin.

Renaissancement sien.

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