Une voisine alerte.

Sa mémoire de Loire.

Rencontre confinée

 

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Si notre charmante voisine âgée de 94 ans n’a plus tout à fait bon pied, elle conserve encore bon œil et toute sa tête. La dame du reste communique par SMS et nous envoie des courriels, ce qui atteste de sa vitalité et de sa formidable capacité d’adaptation. Nous lui rendons visite en cette période de confinement parce que habituée depuis toujours à la solitude, ne voir personne de la journée, en cette curieuse période lui pèse un peu. Nous lui portons son pain et quelques courses.

Elle répète qu’il est temps pour elle de partir. Si ce maudit virus venait à la cueillir, elle n’en serait pas contrariée c’est pourquoi elle reçoit un peu de visite en dépit des conseils de prudence. Pour occuper son temps, elle a réclamé mes deux livres de contes qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de parcourir. L’occasion fait le laron sans aucun doute. En fouillant dans mes placards, je dénichai les deux derniers exemplaires de mes Bonimenteries, rescapés d’une aventure éditoriale qui tourna court.

Hélène lit un conte à la fois, prend des notes, cherche quelques mots dans le dictionnaire. Elle est sous le charme de quelques récits qui ont sa préférence. Elle se réjouit d’avoir un voisin capable d’une telle chose. Il convient de ne pas exagérer mes mérites, l'insuccès des livres infirme grandement son appréciation par trop flatteuse. Mais qu’importe, ce fut l’occasion pour moi d’aller à sa rencontre pour évoquer la Loire …

Hélène est née en 1926 dans une rue du quartier Argonne qui à l’époque se nommait « Baille-Bœuf ». Elle m’avoue regretter beaucoup ce nom qui avait sa préférence, même si c'est ? son père, né en 1889, combattant de la grande guerre qui fit des démarches pour que la ville la baptise « Rue du 11 novembre ». La poésie et le terroir y perdirent beaucoup mais l’homme fut ainsi récompensé de bien des souffrances.

Avant dernière d’une fratrie de 5 enfants, elle est arrivée cinq années après les trois premiers et vingt moi avant son jeune frère avec lequel, elle conserve le plus de souvenirs liés à la Loire. Avec leur mère, le dimanche après-midi, ils partaient tous trois à travers les venelles, ces petites sentes qui sillonnent encore à travers jardins, maisons et vergers dans ce quartier (même si beaucoup ont été dévorées par l’appétit insatiable des promoteurs). Ils rejoignaient leur tante et son fils pour aller se baigner dans la Loire.

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Le goûter dans un panier – il n’aurait pas été question de partir pique-niquer, les hommes ne les accompagnaient pas, préférant jouer à la belote ou à la manille coinchée après le repas qu’ils tenaient à prendre à la maison – la petite troupe de 3 enfants et deux femmes gagnait le Cabinet Vert où œuvrait le passeur : Gaétan Froger.

Le prix de passage s’est noyé dans les limbes d’un souvenir trop lointain. « Ce n’était pas cher, sinon nous le l’aurions pas fait ; nous n’étions pas fortunés. » Le passeur prenait sa bourde et entraînait ses voyageurs de l’autre côté de la rivière, en petite Loire, là où une plage permettait aux gens du pays de se baigner.

« Bien sûr il fallait faire attention. Je me souviens encore d’un jeune homme de 15 ans que je connaissais qui se noya dans un méchant trou d’eau ! » Hélène aimait se baigner, ces moments-là étaient une grande et belle fête. Le passage se faisait dans l’autre sens toujours dans les mêmes conditions sans qu’il fût besoin de payer une seconde fois.

Le Cabinet Vert © C'est Nabum

« De retour sur la rive nord, il arrivait parfois qu’on se fasse un petit plaisir supplémentaire : nous buvions une limonade sur la terrasse du Cabinet Vert où se pressaient nombre de gens en goguette. » Je m’enquiers alors de savoir où ma voisine avait appris à nager.

Elle me raconta alors qu’avec les filles des autres écoles laïques d’Orléans, pendant les vacances d’été, elle se rendait une fois par semaine, l’après-midi -le matin étant réservé aux garçons- dans le bassin d’apprentissage situé sous l’ancien pont Nicolas II – détruit pendant la guerre et remplacé par le pont Joffre - rive sud dans la petite Loire. «  Il fallait descendre jusqu’à la berge en empruntant un escalier métallique en colimaçon qui m'effrayait ! »

Ses souvenirs sont quelque peu imprécis. Elle se souvient seulement d’un filin qui retenait les apprentis nageurs en leur enserrant la taille. Elle évoque un bassin de vingt cinq mètres, entouré de béton selon elle. Elle est certaine par contre que lorsque le nageur avait intégré les gestes de base, il avait droit à un autre bassin mitoyen en grande Loire. Danièle adorait nager, elle se rappelle non sans fierté qu’elle avait obtenu son brevet des 100 mètres qu’elle conserve encore précieusement.

La guerre a mis fin à tout ça. Le passeur, s’il a repris son activité jusqu’en 1973 ne reçut plus jamais sa visite. Quant aux bassins, ils furent détruits et ma voisine n’alla jamais nager dans la piscine qui fut creusée en bord de Loire au pied du pont de Vierzon. Elle se contenta plus tard de garder une petite nièce en l’accompagnant à la piscine d’Olivet sans alors se baigner.

Elle évoque encore les mariages et les banquets qui dans le quartier se déroulaient à « Sébasto » avec son magnifique parc. Après les agapes, les joyeux convives effectuaient une indispensable promenade digestive qui les poussait immanquablement jusqu’à la Loire, une fois encore à l’incontournable Cabinet Vert où un apéritif relançait la mécanique.

Pour terminer cet agréable entretien, Hélène me fredonna une chanson de la barrière Saint Marc. La voix hésitante, elle entonna ces quelques paroles tandis que je l’enregistrais pour le plaisir de partager ce merveilleux moment avec vous.

 

J’aurons l’ieau

Dis’nt les gars d’Chantiau

Quittez donc vos biouzes

Quittez donc vos biouzes

J’aurons l’ieau

Dis’nt les gars d’Chantiau

Quittez donc vos biouzes

Et m’ttez vos paltiaux

 

Collectagement sien.

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