Histoire d'un Chat botté et culotté

Faire la bascule

Pêcheur en Sologne

 

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En Sologne tout le monde le connaissait sous son sobriquet. Il était « Le Chat » pour de multiples raisons et gare à celui qui l'appelait autrement ou bien venait à lui manquer de respect ; le coup de griffe survenait au débotté, manière de préciser que l'homme faisait métier de la pisciculture dans ce territoire pas toujours béni des dieux.

Le Chat disposait d'un assez vaste domaine qu'il avait en métayage. Il n'était pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, le peu qu'il avait, il ne le devait qu'à son labeur acharné et à sa roublardise de greffier. Quoi qu’il fasse, quel que soit le coup qu'il tentait, il semblait avoir une bonne étoile qui le faisait toujours retomber sur ses pieds.

L'homme avait l'esprit d'initiative, introduisait souvent de nouvelles manières d'agir dans un métier marqué trop souvent par la tradition. La pêche des étangs en Sologne, non pas cette activité de loisir qui nécessite une canne, un bouchon et beaucoup de patience, mais ce métier d'éleveur de poissons dans différents étangs qu'il convient de gérer avec une science aiguë du monde halieutique nécessitait bien des efforts et d'après les anciens beaucoup de chance.

La chance Le Chat savait se la concilier en ne faisant pas comme les autres, en apportant des nouveautés comme celle qui fit se tordre de rire ses collègues lorsqu'il passa de la chaux au fond d'un étang qu'il venait de vider. La suite prouva qu'il avait eu raison et comme souvent, plusieurs longueurs d'avance sur ses collègues. Sa chance résidait sans doute dans son propriétaire, non pas un vieux châtelain englué lui aussi dans la tradition mais un jeune entrepreneur de la grande ville voisine qui lui laissait carpe blanche comme il aimait à lui dire avec malice.

Notre éleveur de poissons s'y entend pour apporter du sang neuf dans les techniques ancestrales. La pêche en étang est née de la volonté des moines d'assainir les terres défrichées en y creusant des réseaux d'étangs en lien les uns avec les autres. Des techniques vont naître ainsi pour spécialiser chaque retenue d'eau dans une spécificité liée à un environnement façonné par le travail des humains.

Au début de cette histoire, ce furent des serfs qui étaient attachés plus au service des seigneurs ou des congrégations religieuses. La production de poissons devint une nécessité quand on sait qu'il y avait plus de 140 jours maigres par an. Même les castors tombèrent sous cette nécessité de nourrir ceux qui devaient jeûner, l'hypocrisie ayant toujours prévalu dès qu'il s'agit de rituels religieux contraignants. Le castor avec sa queue à écailles, devint un poisson pour les adeptes du dieu catholique grand virtuose de la transsubstantiation.

Le Chat n'avait que faire des bondieuseries. La seule cure qu'il connaissait c'était celle de ses étangs quand ils étaient « assec ». Par un jeu de bondes, l'un se vidait et un autre se remplissait tandis que les poissons étaient pris au filet, triés et orientés vers une nouvelle destination. C'est ainsi qu'il me semble nécessaire de vous expliquer un peu ce curieux métier de pisciculteur en étangs qu'ils soient de Sologne, des Dombes ou bien de la Brenne.

C'est la carpe qui était la vedette de son exploitation en compagnie de sa consœur la tanche, trop méconnue à son goût. Il avait aussi deux étangs dédiés aux brochets dans lesquels les petits poissons blancs comme le gardon, la vandoise ou le rotengle étaient sacrifiés à ce carnassier fort apprécié des gastronomes locaux. C'est d'ailleurs en se faisant les dents sur le brochet que Le Chat mit en place ce tour de passe-passe qui allait faire mouche à tous coups.

Mais n'allons pas trop vite en besogne, la pêche est l'art de la patience, le lecteur ne doit pas déroger à cette vérité. À l'auteur également de ne pas pousser le bouchon trop loin en semant le trouble et de fausses pistes dans le récit. Revenons à nos poissons si vous le voulez bien.

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Le métayer avait besoin d'être aidé tout particulièrement entre la Saint Michel et Pâques. Six mois durant lesquels deux compagnons lui étaient alloués par son propriétaire. Il y avait de quoi faire dans des conditions climatiques propres à rebuter un cossard, espèce d'humain particulièrement rare en Sologne pays rude et pauvre qui exige beaucoup de ses habitants pour un maigre rendement. Ils ont ainsi à préparer un étang à pose, réservé à la reproduction. Le Chat y couchait quelques grands arbres morts pour servir de refuge aux amours sous-marins.

Avec ces ouvriers, ils préparaient deux étangs à feuilles. Ce sont ceux qui verront grandir les alevins. Ils ne doivent pas être aussi grands que les autres mais bénéficient d'une bonne oxygénation par l'apport d'une noue au débit respectable. Puis deux autres réservoirs naturels sont réservés aux jeunes poissons avant, qu'atteignant une taille convenable, ils partent dans les étangs marchands, ceux qui permettent à l'animal d'atteindre une taille digne du commerce. Quand tout était prêt, ces étangs étaient alors en évolage.

Mais Le Chat avait l'ouïe fine, c'est la moindre des choses quand on fait ce métier. Lors de contacts avec les grossistes, les grands marchands, il avait toujours entendu cette réflexion : « Les poissons de Loire sont préférables à ceux des étangs. Le courant et le sable leur donnent une chair qui ne sent pas la vase ! » Il pestait d'entendre ainsi un propos qui justifiait que les négociants paient moins cher ses poissons, surtout ses belles carpes et ses brochets fuselés.

Notre homme se dit qu'à malin, malin et demi et qu'un Solognot tout ventre jaune qu'il était avait de quoi faire la nique à ces marchands d'Orléans. Le Chat avança ses cartes en catimini. Son idée exigeait temps et organisation, complicité de quelques pêcheurs de Loire tout aussi « ficelle » et « braco » que lui, la chose n'était pas bien compliquée, ceux de la rivière étaient tous de cet acabit.

Il finança grâce à la participation de son patron qu'il avait mis dans la confidence contre un intéressement assez raisonnable l'achat de bateaux viviers : des bascules et l'installation, notamment sur le pierré de Châteauneuf de grands bacs sous les pavés alimentés par l'eau de la Loire. Rapidement, la belle cavalerie se mit en place…

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Les plus beaux spécimens de ses étangs furent ainsi invités en toute discrétion à se rendre plus au nord afin de changer de bulletin de naissance. Ils passaient alors un séjour fluvial pour devenir sur les étals de magnifiques poissons de Loire. Le coup fut magistral, les bénéfices s'envolèrent. Le Chat venait de mettre sur le devant de la scène une expression qui fera les beaux jours des véritables margoulins : « Faire la bascule ! ».

Vous en ignoriez l'origine, voilà qui est réparé. Vous comprendrez mieux que parfois la chance tourne pour les agioteurs et qu'alors on puisse dire d'eux, un sourire aux lèvres : « Ils ont pris le bouillon ». C'est ce qui arriva hélas au Chat, qui abandonna ses vieilles bottes pour s'équiper de ces fameux cuissards qui sont un piège mortel pour le pêcheur. Oubliant l'adage qui affirme qu'un chat craint l'eau froide, il glissa un jour alors qu'il plaçait des carpes dans une plate bascule. La chute lui fut fatale, les cuissardes se remplirent d'eau et menèrent le malheureux par le fond.

Tout ventre jaune qu'il avait été, il partit au Paradis des gredins sans sentir la vase. Voilà qui permet d'assurer une chute à ce récit qui se contente de faire des ronds dans l'eau.

Combinement sien.

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