Mettre le piéton au pas

Le trottoir, zone de non droit …

la zone de non droit.

a1

Le propre des modes, des grands mouvements de société c'est qu'ils avancent en voulant écraser tout sur leur passage, en abolissant les pratiques anciennes, en bousculant les tenants de pratiques désormais dépassées. Les esprits libres, résolument modernes, merveilleusement à la pointe du progrès, enfoncent le clou en affirmant haut et fort leur supériorité tout autant que leur dynamisme. L'heure est au tout électrique, le progrès se passe désormais de nos obsolètes guibolles.

Pauvre piéton, individu balayé totalement par la marche folle du temps, qui se refuse encore à être oiseau de mauvais augure, juché sur un engin nucléaire. Il doit désormais prendre garde à ses abattis, s'équiper de protections multiples pour échapper à la horde des adeptes des mobilités douces : curieuse dénomination pour ces nostalgiques des auto tamponneuses.

Le trottoir est devenu sinon un coupe gorge mais plus sûrement le royaume des heurte- jarrets. Sur une, deux, trois et bientôt quatre roues, remorque en sus, ils foncent tête baissée, le regard tourné vers les centrales qui peinent à fournir toute cette énergie qui leur fait si honteusement défaut. Ils ont renoncé à l'automobile, ce vilain petit canard de la nouvelle ère des transitions urbaines pour imposer leur célérité à ces imbéciles qui vont encore à pied.

Ils préviennent d'un coup de sonnette ou de corne dans le meilleur des cas afin que ceux qui baguenaudent, qui prennent le temps de la contemplation et de la discussion, s'écartent dare-dare de leur chemin. Le trottoir est devenu la principale artère des cités en mouvement. Ni règles ni usages, c'est l'anarchie la plus totale et la priorité donnée à celui qui va le plus vite. Ce jeu de quilles fait des ravages, les malheureux marcheurs tremblent pour leurs enfants qui bientôt seront plus en sécurité sur la chaussée. Le monde est cul par-dessus tête.

Les pandores ont baissé les bras devant cette ahurissante anarchie. Il est vrai qu'ils n'ont aucun moyen d'agir puisqu'on vend des véhicules avant même que d'en déterminer les usages légaux. C'est à s'arracher les cheveux devant tant de transgressions sans pouvoir mettre au pas cette agitation furieuse. Fort heureusement leur képi leur évite de se couper les cheveux en quatre.

Les marcheurs, les vrais, non pas les adeptes d'une société qui honore les plus forts et méprise les plus faibles, se désolent. Ils vont bientôt se tourner vers Brigitte Bardot en tant qu'espèce en voie de disparition sur nos voies urbaines sur des trottoirs si peu patelins. Cotis, meurtris, choqués, ils sont devenus les proies idéales des nouveaux cavaliers de la future apocalypse nucléaire.

Ils n'ont plus le temps de recharger leurs batteries, ils doivent regarder devant eux, dresser l'oreille derrière eux, se préserver pour un éventuel surgissement par côté. Ils avancent à pas comptés, mesurés, s'équipent parfois de bâtons ou de cannes pour tenter de parer les attaques de ces bolides qui vont en moyenne six fois plus vite. Bientôt le casque et la carapace seront obligatoires pour ces tortues d'une époque révolue.

Les intrépides du rayon électrifié ne sont guère cavaliers dans leur odieuse exigence à voir s'ouvrir la route devant eux. Ils sont pressés, travailleurs ou bien sportifs, trois alibis qui ouvrent tous les droits désormais tandis que les plus belliqueux se donnent un prétexte supplémentaire contre lequel il n'est aucune parade : ils préservent la planète et s'informent en tant réel de son état sur leur portable, tout en roulant à l'aveuglette. Il est vrai que les malheureux piétons, indignité supplémentaire et rédhibitoire, se chaussent de godillots qui sont fabriqués dans des conditions indignes par des enfants allant nu-pieds, exploités par des industriels dans des nations au droit du travail sommaire.

Quand on veut tuer son chien on l'accuse de la rage ! Les batteries ne sont absolument pas un problème environnemental. Malheur à qui se dresse devant la nouvelle religion. Le tout électrique fera un jour prochain des étincelles et des radiations en attendant c'est sur nos trottoirs qu'a débuté la nouvelle bataille des générateurs d’innovations.

Pédestrement vôtre.

a2

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.