Le lièvre d'or

Pour un écu.

Prêtez-moi l'oreille.

la-reproduction-des-lievres-commence-735902b8fefc147bf53b927a015a9292a0fd7ebe

À Chateauneuf-sur-Loire, un lieu-dit porte le vocable de Lièvre d'or. La chose mérite qu'on s'y penche un peu même si courir deux lièvres à la fois ne m'empêchera nullement de lever le voile sur ce mystère tout en tentant d'en faire une histoire. Seuls les mariniers, gens superstitieux et méfiants vis à vis de cet herbivore, risquent fort de garder une dent contre moi.

Il advint qu'un lièvre, bel animal fort gourmand au demeurant puisqu'avec lui, chaque plat passe deux fois, refusa de faire son trou à l'instar du lapin. On eut beau lui tirer l'oreille, il préféra le gîte à couvert plutôt que les profondeurs de la terre. Il se murmure du reste que le coquin a prétendu au créateur qu'il était claustrophobe, excuse acceptée par le grand architecte.

C'est donc dans un gîte que notre ami songeait car que faire d'autre que songer en ce lieu ouvert aux quatre vents ? Il pensait que les fables se raillaient souvent de lui, le présentant comme un coureur rapide à tête de linotte. Las d'avoir toujours le mauvais rôle, il se mit en demeure de s'équiper d'une carapace, comme la cistude, la vedette de la farce.

Pour dormir, puisque tel était son but avoué, sans avoir la voûte étoilée comme plafond, il lui fallait se couvrir d'une protection à sa mesure. Construire en dur n'est pas chose aisée quand, quoique lagomorphe, l'animal ronge malgré tout son frein. Le lièvre court mais ne prend guère le temps de bâtir pas à pas et pierre à pierre, une demeure pour les siens.

Il pensa qu'une tente en fourrure ferait l'affaire. Lui qui avait été si souvent mis au piquet à l'école communale sous le prétexte fallacieux que ses grandes oreilles en faisaient un candidat idéal au bonnet d'âne, trouva que le tuteur serait le point d'appui à sa couverture fourrée. Le plus délicat devenant dans l'instant de se fournir auprès d'un marchand de peaux de lapins, commerce florissant depuis que Charles VI se couvrit d'un feutre en cette matière.

Hélas, mille fois hélas, vendre la peau de lapin était aussi compliqué que celle de l'ours pour ne pas dormir à la belle étoile, fut-ce au grand jour. Le lièvre se résolut à son triste sort, dormant d'un sommeil plus que léger, les deux oreilles aux aguets, se réveillant à la moindre alerte. C'est ainsi que dans un pays qui était encore en harmonie avec la nature et ses différentes manifestations, l'expression « Un sommeil de lièvre ! » collait aux basques de ceux qui ne dormaient jamais sur leurs deux oreilles.

Le temps passa, la famille des Léporidés se contenta au fil des générations d'un repos entrecoupé de fréquents réveils en sursaut. Surprendre un lièvre dans son premier sommeil n'était pas à la portée du premier chasseur venu. L'animal posant toujours un lapin à ceux qui pensaient ainsi les surprendre. Puis survint un individu dans l'espèce qui naquit flanqué d'un handicap rédhibitoire pour lui. Le malheureux était sourd comme un pot, ce qui en fit un dormeur inconscient du péril.

Il eut pu dormir les poings fermés s'il avait eu pareille morphologie. Il se contentait de s'assoupir sur ces pattes postérieures, si musclées qu'elles lui offraient un douillet matelas. Il n'était du reste jamais dérangé par sa hase, sa particularité physique le condamnant au célibat. Lui qui était chaud lapin, restait le bec dans l'eau, ne trouvant pas la moindre compagne. Contrairement à la légende, le lièvre ne dort pas en chien de fusil, nous en ignorons du reste la raison. Il se peut que ce soit prémonition de sa part ou bien un prudent moyen de ne pas plomber ces chances de survie.

C'est ainsi que notre dormeur du Val devint célèbre dans le pays. Chacun venant assister non à son réveil mais à son sommeil en plein jour. Le lièvre qui dort devint célèbre au point d'inspirer le nom d'une auberge. Puis le temps passa, le pronom relatif fut abandonné, les aubergistes en ces temps reculés, n'aimaient pas s'encombrer d'un confort superflu, fut-il grammatical.

Le lièvre dort proposait le gîte et le couvert à tous les voyageurs de passage. La table y était bonne et la literie satisfaisante. Le prix de la pension au fil des époques augmenta singulièrement pour arriver à la somme respectable d'un écu d'or (environ 75 euros). Il n'en fallut pas beaucoup plus pour que l'enseigne changea et c'est tout naturellement que le Lièvre d'Or naquit de cette confusion.

Désormais c'est ce nom qui est resté dans les mémoires castelneuviennes. Je viens de réparer la chose tout en levant ce lièvre. Vous pouvez m'en croire sans me tomber sur le râble.

Patronymiquement vôtre.

Visitez Châteauneuf-sur- Loire !

lie-vre

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.