Châtellerault, ville portuaire.

Jours de Vienne

Journal de bordée

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C’est à l’initiative des dirigeants de la structure Événements Voiles Traditions que j’ai eu l’honneur tout autant que le plaisir de figurer au programme des animations de Jours de Vienne, une fête marinière qui revient tous les deux ans lors du dernier week-end du mois d'août. Les quais de la Vienne avaient revêtu leurs habits de cérémonie, retrouvant l'animation qui régnait jadis dans ce port fluvial.

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Cette année, c’est sur la rive droite que sont dressés les stands, tout au long de l’île Cognet qui accueillait un site d’accro-branches et une passerelle tandis qu’une passerelle flottante permet aux mariniers d’étendre leur zone d’évolution. Courses de plates et animations diverses se déroulent sur la Vienne alors que les musiciens et les artistes de rue distillent une foule compacte et ravie de profiter d’un soleil, invité surprise des festivités.

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Un homme, massif, se tient au pas de sa porte sur le quai d’Alsace Lorraine. Sa maison est vétuste à l’image de ce personnage imposant qui tient tout juste dans l'encoignure. Il ne bouge pas, vigile curieux de cette animation qui se passe à quelques mètres de son domicile.

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Des stands proposent de découvrir l’histoire locale, celle des Acadiens de la ville, revenus ici après le grand dérangement de 1775, le patrimoine archéologique d’une région riche d’une histoire très ancienne. Sur le majestueux et vénérable pont Henri IV, les artistes peuvent s’installer le dimanche, proposant eux-aussi toutes les facettes d’un artisanat de qualité.

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Buvettes, guinguettes, village des enfants ou de la gastronomie sont autant de sollicitations pour des spectateurs qui ont flâné durant deux jours, revivant la vie trépidante du temps des mariniers. Le samedi soir, une féerie nocturne avec des danseuses acrobates perchées dans la mature et un jongleur de feu sur le toit d’une toue cabanée ajoutent à l’émotion de cette manifestation en puisant dans le registre de la poésie.

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Le bel ensemble Orphé’Um enchante le très nombreux public pressé sur les rives et le pont dans l’attente du spectacle nocturne et en son entracte. Ce fut un bonheur que d’entendre les spectateurs reprendre avec les chanteurs les airs connus du répertoire des chants de marins. D’autres groupes animent les nombreux spectacles qui ne me sont pas possible de suivre, tout occupé à bonimenter sur le village des mariniers. C’est ainsi que j’ignorais que mes amis de Toue Sabord, touchés par un décès dans leur entourage, n’eurent pas le cœur de répondre à l’invitation. Le programme en fut quelque peu chamboulé sans que nul ne s’en offusque.

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Les Balochiens achèvent magnifiquement la soirée du samedi avec un bal endiablé qui emporte l’adhésion de tous. Un répertoire varié et festif, un dynamisme communicatif font de leur prestation un régal. Malgré la fatigue et la journée du lendemain qui demandera beaucoup d’énergie, les participants ont un mal fou à se décider à rentrer.

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L’étrange personnage n’a pas bougé de toute la journée. Il est encore là en fin de soirée et à la nuit venue. Qu’a-t-il vu du spectacle ? Sans doute rien. Il est le veilleur immobile, le représentant de ceux qui ne se sentent jamais concernés par ce qu’on propose devant chez eux.

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Tôt le dimanche, Nadège et Jef d’EVT donnent les consignes du jour pour les mariniers et leurs embarcations. Règles de sécurité, animations, organisation des déplacements et des activités marinières : fumage de poisson, osier, filets de pêche, jeux traditionnels, courses de plates .. Et toute la journée, les acteurs s’activent, redonnant aux quais de Châtellerault leur lustre d’antan.

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Je n’ai de cesse de raconter, ici ou là, sans me soucier des créneaux que l’on m’a demandé d’assurer. Un récit en entraîne un autre. Durant plus de cinq heures, le Bonimenteur a touché un public restreint sans doute, loin de la foule attirée par plus spectaculaire. Aux mariniers qui me connaissent et me suivent, viennent s’ajouter des gens du pays, des gens de passage qui découvrent qu’ils peuvent se laisser prendre à des menteries.

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Bien sûr, de tels événements ont toujours leur lot de grosses machineries qui attirent le public d’une manière que personnellement je trouve excessive, inquiétante et souvent déplacée. Jours de Vienne n’échappa pas à la règle avec désormais l’inévitable course des canards en plastique qui fait de la charité une folie collective boutant les motivations honorables des organisateurs au second plan quand la foule hystérique suit le cortège des palmipèdes fictifs. Plus rien ni personne n’existe alors pour ces gens attirés par l’appât du gain.

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Tout le dimanche, l’homme a retrouvé son poste d’observation. Même posture, même tenue légère, un short immense et sombre, son « marcel » laisse entrevoir une ample bedaine et une musculature adipeuse. Son immobilité à de quoi interroger. Que pense-t-il de cette curieuse fête d’autant que devant sa porte passe un vent de folie ?

Autre transe collective, celle des couleurs du temps, une transe de masse venue de Marseille qui a transformé une très grande partie de la population en palettes de peinture. De la tête au pied, ces gens furent couverts d’une multitude de couleurs, laissant dans l’affaire toute forme de dignité. Je m’interroge sur ces modes délirantes qui poussent les gens à se comporter ainsi. Je suis sans doute totalement décalé avec mes histoires des temps anciens.

 

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Nous laissons passer ce peuple bigarré et apparemment ravi de devoir passer tout habillé dans une baignoire, pour nous retrouver une dernière fois dans la taverne des mariniers. L’organisation irréprochable de nos amis de Châtellerault trouve là son expression la plus aboutie. Chacun de se réjouir à la fois de l’accueil et de la qualité de la prestation.

Le veilleur est toujours là. Statue de granit, il a fixé d’un regard énigmatique l’agitation qui se déroulait devant chez lui. Impassible, faussement indifférent, pourquoi ne se sent-il pas concerné ? Il m’interrogea tout du long de la fête, paradigme de ces gens, éternellement sur le bas côté de la culture. Puisse-t-il un jour oser un pas vers ce qui lui est proposé !

 

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Nous quittons à regret cette fête. Elle a une dimension humaine indéniable. La foule n’étouffe pas les animations. Chacun se donne rendez-vous dans deux ans pour de nouveaux jours de Vienne. À n’en point douter, c’est devenu une date incontournable des fêtes ligériennes.

Portuairement leur.

Photographies couleur
Mary Bo AtPhotographies N&B Manu R'ligérien

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