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Billet de blog 3 oct. 2021

Bon sang ne saurait faillir

Le ramassage salutaire

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Farce ligérienne


La confrérie des marchands soucieuse de préserver son image de marque dans l'opinion publique entreprit une vaste consultation le long des berges de la rivière marchande, là où justement passaient chalands et sapines. Nombre de griefs lui revinrent sur les mœurs et comportements de ces drôles de lascars qui une fois à terre, avaient des attitudes de nature à horrifier les braves gens.

Puisque amender les mariniers ne pouvait se faire, les instigateurs de cette démarche cherchèrent différentes parades pour redorer un blason moins cinglant que les magnifiques girouets qui flottaient fièrement au vent. D'après bien des témoignages, la devise « Vilains sur terre, seigneurs sur l'eau ! » leur collait parfaitement à la peau. Il était grand temps de faire mettre un peu d'eau dans le vin de ces terribles lurons.

L'alcool en tout premier lieu fut largement évoqué comme une plaie pour ces buveurs invétérés qui noyaient leur ennui à terre quand la rivière n'était pas afflot (navigante). Ce fut le premier point délicat d'autant plus que le mal était profond dans un métier qui avait une fréquentation régulière des tonneaux de tous les excellents vins de la vallée de la Loire. Comment inciter à la tempérance ces mariniers à la conscience professionnelle si aiguisée qu'ils se faisaient un devoir de goûter à chaque tonneau transporté ?

La solution adoptée fut un pis-aller, une sorte de cautère sur une gueule de bois. Un muid fut ainsi dévolu à la consommation de l'équipage. Un tonneau contenant pas moins de 36 setiers de pintes chacun, soient huit pieds cubes de vin. Un contenant d'environ 268,22 litres pour ceux qui aiment les comptes aussi ronds que les saoulassons du pont.

Bien sûr ce ne fut qu'une simple mise en bouche qui n'eut qu'un petit effet retardant. Les bateliers se félicitèrent de cette avancée sociale tout en conservant leurs habitudes bachiques. On ne peut se refaire aisément quand le pli est pris. Les marchands renoncèrent à doubler la mesure préventive par crainte de pousser le bouchon trop loin.

Un autre reproche des riverains portait sur le langage de ces malotrus. Non seulement leur haleine avait de quoi repousser les âmes sensibles mais leurs propos faisaient dresser les cheveux sur la tête même des bourgeois atteints de calvitie. Il devint évident qu'il fallait apporter un peu de modération dans la langue fleurie de ces prosateurs indélicats. Les marchands cherchèrent des solutions pratiques.

La première idée fut de demander à des nonnes de porter non point la bonne parole, car nos gredins avaient malgré tout de la religion, mais une langue plus châtiée et quelques rudiments de latin. L'expérience fut si peu convaincante qu'un perroquet en perdit sa réputation tandis que les nonnes qui tentèrent l'expérience renoncèrent à leurs vœux. Ce fut un tel fiasco qu'un certain Jean Baptiste Gresset écrivit en 1734 une bien belle histoire à ce propos, en vers qui plus est.

Un guide de conversation à quai fut alors édité en espérant que les mariniers appliquent à la lettre les recommandations de l'ouvrage quand ils s'adressaient aux bourgeois des villes portuaires. Ce fut un coup d'épée dans l'eau, beaucoup ne savaient pas lire, un détail qui avait échappé à celui qui avait proposé cette solution. On découvrit peu de temps après qu'il était en famille avec l'éditeur de cet opuscule tombé aujourd'hui dans les oubliettes de l'histoire.

Plus grave et bien plus préoccupant était le dernier grief, maintes fois évoqué tout au long du parcours de Roanne à Nantes. Malgré la création de nombreuses maisons spécialisées, les fameux bordeaux qui proposaient un service vieux comme le monde, les mariniers avaient un curieux penchant pour des proies plus innocentes.

C'est ainsi qu'il y eut toujours des bergères, des serveuses, des lavandières qui reçurent un cadeau encombrant d'un marin de passage. La colère grondait dans les familles tandis que ces pauvres filles voyaient leur réputation entachée et devaient porter seules le poids de la faute. Nombre d'abandons illustraient ce drame : des nouveaux nés laissés sur le parvis d'une église par tous les temps.

La confrérie des marchands eut alors une initiative qui honora durablement cette noble institution. Tous les mois, un coche d'eau, une embarcation munie d'une cabine confortable partait de Roanne pour se rendre jusqu'à Nantes en faisant étape dans tous les ports, sur un quai éloigné de l'activité marchande.

À la poupe du bateau, un joli coffre de marin, muni d'une clochette à son côté. Dans ce réceptacle, un capitonnage moelleux. Les mères, désireuses de rendre à César ce que leurs Jules de passage leur avaient confié, glissaient l'enfant sur ce lit confortable, remuaient la cloche et s'en allaient aussi discrètement possible.

Quelques minutes après le signal, pour laisser le temps à la malheureuse de ne pas être reconnue, une nourrice venait quérir l'offrande. Le bateau était une véritable pouponnière, mot issu du terme Poupe et dont nul étymologiste n'évoque l'origine marinière. Au terme du voyage à Nantes, les enfants étaient confiés aux sœurs du couvent des visitandines. Les garçons étaient élevés afin qu'ils deviennent de futurs marins tandis que les filles allaient quérir leur chance au bord de l'eau, reprenant ainsi la suite de leurs mères dont elles ignoraient tout. La mère supérieure disant à chaque nouveau départ : « Bon sang ne serait faillir ! » La boucle était bouclée et Jean Baptiste Gresset avait de quoi écrire sa farce.

L'histoire naturellement ne retint pas ce ramassage salutaire, prolongation des tours d'abandons dans nos cités terriennes. Seul le vocabulaire fluvial a tenu à rendre hommage à cet épisode en qualifiant de nourrice la réserve de carburant qui alimente le moteur d'une embarcation. Voilà vous savez tout. Nul besoin de chercher des traces de ce que je viens de vous narrer, il est parfois des secrets qu'il convient de sceller à tout jamais.

Honorablement vôtre.

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