Les trois font la paire.

À la ferme du bonheur ...

Autre temps ...

 

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Il était une fois Josette une fille de fermier qui avait été séduite par un charmant gars du pays. Georges lui fit une cour raisonnable, de celle qu’on avait coutume de pratiquer dans ce territoire très rural. Toutes les étapes franchies, dans le respect du protocole local et de la morale catholique en vigueur dans la contrée Georges fit sa demande à Josette qui s’empressa de l’accepter une fois l’accord de ses parents obtenu.

Le mariage eut lieu, une belle fête avec force cochonnaille, du vin de Marcillac et de belles bourrées au son de la cabrette. Georges pouvait conduire sa Josette dans sa petite ferme, une modeste exploitation de vingt hectares où le gaillard élevait le veau sous la mère. La première nuit fut une découverte commune, le manque d’expérience de l’un et de l’autre ne permettant d’atteindre des sommets de béatitude. La suite, viendrait bien à point pour qui sait attendre.

Au lieu de frissons, dès le lendemain, ce fut d’abord la fourche qui tendit son manche à la brave fille. Elle n’était pas au bout de ses surprises. Elle sortit le fumier, nourrit les poules, les canards, les cochons les oies et songea à préparer le premier repas de la vie commune. Georges vint lui souffler à l’oreille qu’il convenait d’en prévoir pour quatre. Josette songea alors que son époux avait convié les deux témoins.

À midi, ce sont les deux frères aînés du fermier qui vinrent ouvrir leur Laguiole en prenant position sur le banc contre le mur, devant la grande table de la cuisine. Manifestement, ils avaient encore leur aise en cette ferme qui fut tout naturellement leur maison de naissance et allait les conduire jusqu’au bout du chemin. Ils mangèrent comme quatre ce qui fit qu’il n’y eut aucun reste.

Repus, ayant bien bu, les trois frères se levèrent sans rien débarrasser, montèrent chacun dans une chambre pour une longue et bonne sieste. Josette devrait s’y faire, il en serait ainsi tout du long de son existence. Si elle en avait épousé un, elle avait hérité de la charge de trois gredins, bien plus prompts à lever le coude que leurs fesses, quand ils étaient à table.

Le trio n’avait pas que bon appétit. Le sommeil profond, les trois frangins dormaient une bonne partie de l’après-midi avant que de consentir à quelques travaux courants de la ferme pourvu qu’ils ne soient pas trop violents. Ils s’activaient ainsi jusqu’à l’heure d’un dîner qui les retrouvait attablés contre le mur, de telle sorte qu’ils ne pouvaient se lever pour participer au service. À la dernière bouchée, las et repus, ils retournaient dormir, laissant le soin à Josette de mettre la maison en état pour le jour suivant

Au matin, Josette ne voyait pas les trois lurons. Dès potron-jaquet, ils avaient choses bien plus importantes à faire que la tenue d’une ferme. Madame l’épouse du frère cadet pouvait satisfaire à la tâche, eux étaient déjà loin, dans les bois ou le long des rivières, courant parfois les prés et quelquefois les marchés. Ils y avait de quoi occuper leur désœuvrement dans ce pays de cocagne et de châtaignes.

Josette avait épousé le plus beau trio de braconniers de toute la région. La chasse, la pêche, la cueillette des champignons, des escargots et des « respounchous » : le tamier commun dont raffolent tous les aveyronnais les occupait grandement chaque matin. Que la saison soit ouverte ou non, ils remplissaient leurs besaces puis allaient vendre le produit de leurs grivèleries sur les marchés d’alentour.

Une matinée commencée avant la lever du jour et qui leur donnait un appétit d’ogre. Josette en plus de son ouvrage devait nourrir ses gros taureaux sans mère. La vie de Josette fut ainsi ponctuée de repas et de travaux harassants tandis que son trio infernal vivait une belle existence d’hédonistes. Elle avait en prime à satisfaire de temps à autre et fort heureusement les seuls assauts de son époux. Elle n’en avait épousé qu’un de ce côté-là, c’était d’ailleurs bien assez pour le peu d’agrément qu’elle tirait de la chose.

La camarde lui simplifia progressivement l’existence. La vie de patachon des deux vieux gars surtout, finit par avoir raison d’eux. Ils s’en allèrent nourrir une terre sur laquelle ils avaient bien plus baguenaudé que trimé. Georges demeura un époux fidèle quoique merveilleusement volage. Braconnier il était, braconnier il resterait jusqu’à son dernier souffle. Puis un jour, sur le couchant de son existence, il céda la bataille contre le maudit crabe. Josette se retrouva toute seule et c’est seulement ce jour-là, qu’elle se mit à regretter ces trois fieffés gredins dont elle était devenue la mère nourricière.

Ainsi va l’existence en Aveyron. Il y a encore quelques endroits reculés où de telles histoires se déroulent encore. Ne jugeons pas avec nos regards d’urbains. Josette et son Georges constituaient une curieuse famille flanquée de deux garnements livrés dès le lendemain des noces ; deux énergumènes, d’un fort beau gabarit et d’un appétit colossal.

Polygamement leur.

Claude François "La ferme du bonheur" (live officiel) | Archive INA © Ina Chansons

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