Un Centenaire à la dérive.

Un anniversaire en Grandes Pompes.

Ça s'arrose ...

 

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Je suis un centenaire qu'on pourrait juger alerte si on n'y prêtait pas garde. Les apparences sont souvent trompeuses et même si certains entendent fêter mon anniversaire en grandes pompes, je manque singulièrement de présence pour répondre présent lors des cérémonies. Je vous ai déjà conté mon histoire, à elle seule elle peut justifier les tracas de santé qui sont les miens aujourd'hui tandis que la médecine me place sous perfusion, je sens toujours plus décliner mes forces au point d'avoir le moral au plus bas.

 

Des esprits chagrins parlent dans mon dos, ils affirment, c'est un peu facile que je suis sénile et parfois liquide. Il faut accepter les outrages du temps, si j'ai des fuites, elles ne sont pas urinaires. Je pers ma substance, la mémoire m'échappe par pans entiers, je me dilue et me perds dans le sillage de ma grande sœur qui ne se porte pas, elle non plus comme un charme.

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Il y a bien longtemps que nous avons cessé de rêver du reste. Nos ambitions ont été revues à la baisse. Nous n'avons plus le niveau pour vous transporter d’allégresse. Nos souvenirs se perdent au temps glorieux d'une époque où nous avions encore notre mot à jouer dans l'économie locale. Nous ne sommes plus que des vieillards à qui l'on rend visite, de belles personnes que l'on aime à photographier et que l'on emmène parfois pour une belle promenade sur le mur digue.

 

On a voulu nous mettre à la modernité. C'est du moins ainsi que nos tuteurs en ont décidé. Nous devions impérativement célébrer la petite reine, nous résoudre aux mobilités douces. Nous cédâmes à cette folie, ignorant alors que c'était pour mieux nous condamner au silence et à l'inaction. Nous n'allions plus être qu'un prétexte au passage des plus jeunes en coup de vent. Nous devions nous satisfaire de les voir filer ainsi avec juste un petit regard pour ces deux vieux en déshérence.

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J'ai pourtant provoqué un vent de panique quand il y a cinq ans de cela au printemps, mes débordements semèrent la panique dans la région. J'étais devenu fugueur, je me répandais partout, m'introduisant dans les maisons, y faisant grands ravages. On m'excusa, mon grand âge expliquait bien des turpitudes selon les mêmes qui m'avaient abandonné à mon triste sort. Puis ils prirent conscience qu'il fallait consentir quelques dépenses pour me cadrer un peu plus, m'empêcher de nuire à nouveau.

 

Au lieu de me mettre en cage, ils ne trouvèrent rien de mieux que de m'imposer un régime sec. Quelle misère. Moi qui fus un négociant en vins et spiritueux, qui n'eus de cesse de transporter les meilleurs crus de notre Vallée de la Loire à la capitale, j'allais finir sans une goutte, condamné à l'abstinence. Ils prétendaient que c'était pour mon bien, j'en ris encore. C'est eux qu'ils voulaient mettre à l'abri tandis que moi, on assécha mes ressources.

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Je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Durant cinq années, je risque de toucher le fond, de ne présenter qu'un aspect misérable à qui voudra encore venir me voir. Cinq ans quand on a cent ans, vous parler d'une perspective porteuse d'espoir. Et encore, ce n'est qu'après qu'ils affirment vouloir me remettre en activité, me permettre de retrouver ma fonction première. Je ne sais si j'aurai la force de tenir jusque-là. On a sapé mon moral et mes défenses, je risque à tout moment de m'effondrer, de me dissoudre dans les bras de ma grande sœur.

 

Je vais avoir bonne mine lors des prochaines cérémonies. Je serai à sec totalement à moins qu'ils n'aillent encore une fois, dérober à ma frangine ce peu de vitalité qui me fera défaut cruellement sur la photo. Je suis au désespoir et j'avais besoin de m'épancher un peu devant vous. Moi le bief d'Orléans, centenaire agonisant d'un canal qui se noie dans un verre d'eau de Loire. Mes poissons vont encore trinquer, ils en ont pris l'habitude.

L'épopée du Canal d'Orléans © C'est Nabum

Liquidement sien.

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