Gaston devant sa maison.

Mais qu’est devenu mon pays ?

Impressions d'outre-tombe

 

vieux

 

Gaston avait toujours aimé sortir une chaise devant chez lui pour s’y assoir, regarder les gens passer en espérant y gagner quelques conversations avec des connaissances ou des gens courtois et curieux. C’était ainsi qu’il occupa nombre de ces dimanches et les fins de soirées lors des beaux jours quand il était de ce monde. Il n’y avait alors rien d’incongru dans ce plaisir simple, économique et distrayant. Il n’était qu’à parcourir les bourgs, les villages, les villes de ce qui fut jadis notre douce France, pour voir ce spectacle des gens assis sur des chaises sur le pas de leur porte.

Gaston mort et enterré depuis belle lurette, personne n’avait jamais souhaité s’installer dans cette vieille bicoque au confort si désuet qu’il était inenvisageable de la louer. La masure était donc restée en l’état, oubliée de tous puisqu’à l’écart d’un centre-ville en pleine rénovation. Les conditions étaient requises pour qu’advienne un phénomène étrange qui laissera dubitatifs les cartésiens et les gens trop sérieux. De ceux-là nous n’avons pas besoin pour poursuivre notre récit.

Par un étrange mystère, une erreur d’aiguillage, une confusion au plus haut sommet de l’Éden, notre bon Gaston se retrouva propulsé dans sa maison, cinquante ans après sa mort. C’était un dimanche après-midi, le bonhomme se croyant réveillé d’une longue sieste, voyant un rayon de soleil à travers des fenêtres qu’il avait sans doute omis de nettoyer depuis quelque temps, se dit qu’il pourrait jouir de sa distraction favorite.

Gaston tira sa chaise et se mit en faction, guettant le premier venu pour tailler une petite bavette. Il s’installa, la casquette vissée sur la tête, sa ceinture en flanelle lui couvrant les reins. Il se sentait bien, il avait retrouvé cette joie de vivre qui lui avait fait défaut depuis longtemps. Il regarda tout d’abord avec surprise cette rue qui avait drôle d’allure. Les maisons avaient changé de mine, s’étaient toute habillées de crépis, de fils électriques et certaines de curieuses casseroles sur le toit. La chaussée était couverte de marques cabalistiques dont il ne percevait pas le sens.

Plus curieux encore, il y avait devant chez lui et devant les autres demeures, une rangée de tuteurs métalliques alors que nulle plantation n’était envisagée sur le trottoir. Quelle drôle d’idée que voilà, se dit Gaston interloqué, ils ont mis la charrue avant les bœufs. Ce qui le surprenait plus encore c’est qu’il n’y avait pas âme qui vive dans cette rue, seulement deux ou trois véhicules, sans doute des automobiles mais de formes et de couleurs totalement inhabituelles. Gaston commençait sérieusement à douter de ses facultés mentales.

S’il avait su, il serait vite retourné se coucher dans son vieux lit couvert d’un édredon en plume pour y reprendre son somme éternel. Malheureusement, il n’eut pas le temps de mettre à exécution cette idée qui l’avait effleuré. De la grande rue, débouchèrent deux piétons qui marchaient bon pas sans l’intention de flâner. Plus étrange encore, ces deux-là avaient un curieux foulard devant la bouche, ce qui explique sans nul doute qu’ils passèrent devant Gaston sans même un bonjour. Le vieux n’en revenait pas.

Le temps passa, sans que les voisins ne se mettent eux aussi en faction tout comme lui. Ils avaient tous quitter la ville pour une raison qui échappait au bonhomme. C’est alors qu’une bande de gamins bruyants arrivèrent eux aussi, chevauchant de curieuses trottinettes fonçant à vive allure alors qu’aucun des passagers n’avait besoin de trottiner. Gaston se frotta les yeux, il était véritablement éberlué puis fâché qu’une fois encore personne ne songeât à le saluer. Il n’y a plus de jeunesse se dit l’ancien. Il n’avait pas remarqué que les jeunes portaient eux aussi ce curieux foulard. Ce petit détail aurait pu lui mettre la puce à l’oreille et l’avertir qu’il serait plus prudent de fuir l’endroi

Hélas, il n’avait pas eu cette présence d’esprit. Un nouveau groupe passa devant lui. Des gens qui marchaient lentement cette fois mais tous portaient ce bout d’étoffe qui masquait leur visage. Les premiers passèrent devant lui sans même un regard et encore moins un salut. Décidément, il se tramait quelque chose de bien étrange. Il se décida à interpeler une femme qui était en retrait du groupe : « Bien le bonjour madame. Excusez donc ma curiosité mais que se passe-t-il ici pour que vous soyez tous dans cet accoutrement singulier ? »

La femme lui jeta un regard furieux. Elle le toisa de la tête au pied, accéléra le pas comme si elle le fuyait tel un pestiféré. Gaston n’en revenait pas. Les gens étaient devenus fous ? La courtoisie avait déserté le pays, y’avait pas à dire, il s’en passait de belles ici. Gaston songea même à ôter sa gâpette pour se gratter le crâne et pouvoir ainsi mieux réfléchir quand il vit se précipiter vers lui deux individus en tenue guerrière. Les hommes belliqueux avaient manifestement l’intention de lui chercher noise, Gaston ne pouvait imaginer le contraire. Ils avaient la mine contrariée et l’aspect à vous faire froid dans le dos.

Gaston n’eut pas le temps de les saluer aimablement quand les deux canailles beuglèrent sur lui plus qu’ils ne lui adressèrent la parole. « Le masque ! Le masque ! » Gaston qui ne comprenait goutte à cette vocifération voulut s’enquérir de quoi il en retournait : « Bonjour jeunes gens. Vous pourriez pour le moins respecter mon grand-âge et vous adresser à moi de manière aimable. Que puis-je pour vous ? »

Le malheureux Gaston fut immédiatement saisi au collet, retourné comme un malpropre et pire que tout, menotté. Une infamie qu’il avait connue durant l’occupation quand la milice lui avait cherché noises pour une histoire de marché noir. Gaston hurlait son désarroi et sa souffrance. Les deux jeunes gens dont l’un menaçait le vieux d’une arme de poing lui dirent alors qu’il serait bon qu’il se calme. Une femme venait de les avertir qu’elle avait été harcelée par un vieux lubrique qui de plus ne portait pas de masque.

Gaston perdait l’esprit. Lubrique lui ? Quelle farce. Depuis quand s’adresser aimablement à une passante était devenu un crime et que signifiait cette histoire de déguisement obligatoire ? En dépit de son âge, les deux furieux le traînèrent jusqu’à un véhicule blanc peinturluré de bleu et de rouge et étrangement bruyant, un phare perché sur le toit.

On lui colla sur la gueule ce qu’il prit pour un bâillon. Ses souvenirs du traitement infligé par la milice lui revenaient comme une nausée. Il vomit sous le bout de tissu. Il perdit connaissance s’étouffant avant que d’avaler son bulletin de résurrection.

Gaston se retrouva une seconde fois devant le bon saint Pierre. Celui-ci le reçut à bras ouverts. Il quitta son auréole devant le vieux un peu choqué par l’aventure qui venait de mourir. « Mon pauvre Gaston, Dieu et tous les saints vous prient de bien vouloir les excuser. Vous avez été victime d’une abominable erreur d’aiguillage. Au lieu de vous envoyer dans le secteur des bienheureux, retrouver votre défunte épouse, vous avez été renvoyé au pays des survivants. Comme vous avez pu le constater de vous-même, le diable a gagné la partie. La Terre est devenue son domaine. Les gens sont fous, discourtois, violents et surtout ne respectent plus les anciens. Vous faire la liste de leurs errements serait bien trop long. Vous êtes bien mieux ici ! »

C’est ainsi que Gaston retrouva Laurence et qu’ils vécurent une éternité de toute tranquillité. Là-haut, ils peuvent encore rencontrer des gens qui sourient aux inconnus, les saluent et leur parlent de manière civilisée. De cette aventure, Gaston cessa définitivement de regretter sa vie passée. Il savait désormais que le monde avait perdu la raison.

Éternellement sien.

Le retour de Gaston © C'est Nabum

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