Quelques flocons

En guise de tarte à la crème

Contentez-vous de regarder par la fenêtre !

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Quelques flocons tombent sur la ville et chacun de s’extasier, de filmer l'événement, de relater l’aventure sur les réseaux sociaux et dans la presse comme si la chose était extraordinaire, unique, magnifique. Il est vrai que ces hivers derniers le flocon se fit rare dans nos régions, qu’il refusa obstinément de nous accorder quelques heures son joli manteau blanc. Mais pourquoi tant d’empressement à proclamer à tous ce que chacun peut constater par lui-même en regardant par la fenêtre ?

La neige a quelque chose de l’enfance, surtout en cette période précédant Noël, dans nos contrées éloignées des massifs montagneux. Elle porte cette magie sur laquelle les commerçants s’amusent à glisser pour nous faire prendre des vessies pour des guirlandes. Les chalets des marchés de la nativité se parent de décors blancs et neigeux, la grande roue cherche à percer les nuages pour que tombent les délicats petits flocons, une piste artificielle de luge ou bien une patinoire renvoient immanquablement à cet imaginaire cotonneux.

Il faut annoncer la venue du Messie tout aussi bien que ce décor merveilleux qui s’envolera le temps de le dire à la face du monde éberlué. Les grands enfants sont sous le charme, les petits réclament leur part de boules et de cabrioles, de bonhomme et de glissade et pourtant ils n’auront rien car tout ceci n’était qu’éphémère. Qu’importe, le rêve est passé et chacun a pu s’imaginer vivre par anticipation l’arrivée du traîneau et des cadeaux.

Que les mêmes précipitations surviennent en janvier ou en février et il en irait tout autrement. Ce ne serait alors que plaintes et jérémiades, inquiétudes d’automobilistes ou bien récits de naufragés de la route. Les témoignages tomberaient pour décrire le désarroi de celui qui se trouve prisonnier des congères ou qui est contraint de se réfugier dans un gymnase. L’effet boule de neige serait tout autre et les journaux feraient alors assaut de dossiers pour évoquer les actes de solidarité, la bravoure des équipes de salage, l’incurie des pouvoirs publics à anticiper le phénomène

C’est ainsi, il y a des saisons pour tout et surtout pour la neige. Avant Noël elle est pain béni et garantie d’un retour à la tradition, celle qui, il faut bien le reconnaître sous nos latitudes, est excessivement rare. Qui se souvient véritablement de fêtes de la nativité sous le tapis blanc ? La chose est plutôt rare et pourtant elle nous est vendue pour déclencher l’acte d’achat chez les plus frileux et le délire consumériste chez tous les autres. Je ne vois que ça comme explication plausible à ce délire météorologique.

Que Pâques se passe au balcon et laisse fondre les œufs qui seront chocolat, ce n’est pas encore notre affaire. Chaque grand rendez-vous a besoin de son folklore, bien relayé par des médias aux ordres des marchands et des gogos toujours plus disposés à tomber dans tous les panneaux qu’on leur présente. D’ailleurs, il convient d’en inventer de nouveaux comme ce vendredi noir d’une telle stupidité qu’il faut bien reconnaître que la décadence est déjà entamée, dans des esprits de plus en plus dénués de raison.

Il y a du brouillard dans les consciences, de la buée pour retirer toute lucidité, du givre dans les cerveaux et des charbons ardents dans les porte-monnaies. Le consommateur est toujours prêt à faire feu, à se précipiter à la moindre sollicitation pourvu qu’elle soit de nature totalement vaine et inutile. C’est la loi d’un système qui fait la pluie et le beau temps et qui reste en état d’alerte permanente pour tirer profit même d’une pauvre averse de neige.

Sommes-nous à ce point dénaturés pour réagir de la sorte ? Je le crains et m’en amuse à présent car il convient de rire de ces travers qui conduisent notre pauvre planète dans l’impasse. Tandis que la banquise fond, la neige d’un soir joue les étoiles filantes d’une actualité totalement focalisée sur l’insipide, la vacuité et le dérisoire. Tout va bien, la guerre nucléaire est à nos portes en Corée et vous avez les yeux rivés sur quelques flocons de neige. Qui vous décillera les yeux ?

Enneigement vôtre.

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