Monsieur Castor montré du doigt.

La police est sur les dents.

Une enquête à la dérive.

 

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Il était une fois, une belle et grande rivière qui par désintérêt des humains avait été négligée, la laissant se couvrir d’arbres sur ses rives alors qu’autrefois, pour les besoins de la navigation fluviale, les berges étaient soigneusement entretenues. Pour faciliter le travail du reste, des animaux paissaient le long de son cours : des moutons dans les varennes, des bovins sur ses îles à la période estivale.

Il faut bien reconnaître que c’était un temps reculé, arriéré diront les tenants d’un modernisme effréné et mécanisé durant lequel tronçonneuses et souffleuses de feuilles n’existaient pas encore. Le silence régnait sur les rives, le chant des oiseaux agrémentait les promenades de ceux qui aimaient à jouir de la nature en la parcourant au pas du bipède qui n’a pas besoin d’engins nucléaires…

Les cantonniers, terme aujourd’hui si désuet que je me demande si certains en connaissent encore la signification, allaient sur la levée pour veiller au grain, remplir une mission essentielle d’entretien. Ils avaient pour subalterne, le castor, qui aimait se faire la dent sur le peuplier. Grâce à l’apport de ce charmant supplétif, la taille allait son train comme il convenait.

Puis la navigation perdant tout intérêt économique, les décideurs tournèrent le dos à la rivière, y laissèrent proliférer les essences de toutes origines. Monsieur Castor, revenu après une longue période de bouderie, y perdait son latin. Des arbres venus d’ailleurs se présentaient à son appétit. Il les bouda, n’aimant que les peupliers, charmes, saules, chênes, tous de bonnes graines endémiques.

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Les berges se « broussaillèrent » tant et si bien qu’elles devinrent parfaitement infréquentables pour le promeneur comme pour le pêcheur. Même les amants en quête de cachette finirent par renoncer à trop se piquer à ce petit jeu de cache-cache. Dans ces amas de végétaux ébouriffés, les reliefs de l’activité humaine vinrent se figer, transformant les buissons en arbres de Noël au lendemain de l’ouverture des cadeaux.

Il fallait absolument agir. Les immondices couvraient les rives. Des équipes de bénévoles s’équipèrent de gants et de sacs poubelles pour effacer les traces des malotrus. Ils sont encore à l’ouvrage tant la seconde espèce, particulièrement nuisible à l’environnement, persiste dans son désir absolu de transformer la planète en dépotoir à ciel ouvert. Les castors quant à eux, revenus au pays, œuvraient tranquillement, à la mesure, en dépit des plaintes de quelques grincheux, déplorant amèrement tous ces dégâts.

La perspective de la grande crue centennale qui tôt ou tard finira bien par nous pendre au nez, fit réagir les morveux qui tout responsables qu’ils prétendent être, n’avaient jusqu’alors pas bougé le petit doigt. La dévégétalisation s’imposait pour prévenir des catastrophes, des embouteillages sous les ponts et des bouchons végétaux qui finiraient par sauter. On envoya des armadas de coupeurs d’arbres à la tronçonneuse pour faire des coupes bien plus claires que sombres.

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L’été avait été particulièrement sec cette année-là. Jamais la rivière n’avait connu étiage aussi long et aussi sévère. Quant au détour d’un épisode cévenol, la belle se remit à rouler des épaules, gonflant ses flots soudainement en une vague impressionnante, gonflée artificiellement par l’ouverture des barrages, on vit flotter sur la Loire des troncs d’arbre, gros et menaçants, qui dérivaient à la recherche de quelques dégâts à causer. Plus le tronc est gros, plus il est taquin !

Les mariniers qui avaient leurs toues et fûtreaux à quai, virent avec effroi que leur terrain de jeu, habituellement si paisible, avait décidé de jouer aux quilles avec leurs embarcations. Ils se désolèrent d’abord puis dirent se mettre à l’ouvrage pour écarter ces menaces sournoises, missiles naturels qui fondaient sur leurs précieux bateaux. Il leur fallait affronter les flots tumultueux, prendre des risques afin de repousser les agresseurs. Un travail de forçat qui finit par les exaspérer.

Manquant à plusieurs reprises de tomber à l’eau, ce qui dans pareil contexte eut été fatal, certains cherchèrent des coupables. C’est ainsi que tout naturellement Castor fut pointé d’un doigt vengeur. Le coquin avait laissé partir à la dérive des arbres qu’il avait abattus de manière grandement inconsidérée.

Chercher un coupable vous écarte souvent d’un raisonnement sérieux pour tomber bien vite dans la facilité. Il eut été judicieux de réfléchir un peu et de comprendre que si Castor abat des arbres, il n’en coupe pas toutes les branches et surtout il les écorce pour se nourrir. Ce coupable fort commode n’était en rien responsable de cette arrivée massive de troncs à la dérive.

C’est alors qu’un pérégrinant des rives se souvint avoir aperçu d’énormes tas de bois, laissés incontinents, sur les plages, afin de donner refuge à la biodiversité. La vague emporta les bonnes intentions et les troncs, les transformant en massues flottantes à la quête de cibles à éventrer. Les bateaux mais aussi les pontons furent les premiers visés.

Voilà vous savez tout mais n’allez pas répéter la chose. Les donneurs d’ordres éclairés viendraient encore me casser non pas du sucre mais du bois sur le dos parmi les sucriers et vinaigriers qui sont une fois encore à l’origine de cette sottise. Castor quant à lui me fait un joli clin d’œil, tape d’un grand coup la rivière avec sa queue avant que de plonger pour échapper à la curiosité de ces étranges coupeurs de bois qui laissent ainsi leur ouvrage sans n’en rien faire.

Enquêtement vôtre.

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