La Croix des Frappiers.

Passeport pour la liberté.

Porte de la Sologne voisine

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Il est un endroit qui pour moi représente la liberté, la porte ouverte à l’aventure, la permission donnée de laisser libre cours à mon envie d’ailleurs : c’est la Croix des Frappiers. Longtemps, alors que j’étais enfant, je n’avais d’autre espace autorisé que le Champ de Foire, cet Eldorado de mon enfance. Puis, comme je finissais d’apprivoiser ce curieux engin muni de pédales pour faire avancer des roues, j’ai eu la permission paternelle de battre la campagne.

Mes escapades avaient deux destinations. La première, vous devez vous en douter, me conduisait vers la Loire, en passant devant le château, en remontant jusqu’à l’embouchure de la Sange puis en me perdant toujours plus vers l’amont. Au retour je ne manquais jamais de pousser jusqu’à Saint Germain afin de profiter pleinement de notre quartier des mariniers. La seconde me poussait à quitter le Val de Loire pour aller vers la Sologne voisine, si proche qu’en quelques minutes, un changement radical de décor s’imposait à moi.

La balade vers la Croix des Frappiers empruntait un parcours immuable, une sorte de rituel auquel il convenait de ne jamais déroger. J’empruntais la rue qui passe devant notre remise, ce merveilleux endroit qui mériterait d’être transformé en salle d’exposition. Juste en face, il y avait la fosse aux grenouilles, une cale pavée qui permettait avant que l’on ne la bouche pour en faire un parking insipide, aux bestiaux d’aller boire. C’était encore, au cœur de la ville, un peu de nature sauvage, un endroit couvert de nénuphars et de sourdes menaces.

En face, le lavoir de la Blanchisserie, là où ma mère avait table réservée, pour y nettoyer les laines. Je continuais par cette rue jusqu’à bifurquer pour rejoindre la route de la Picaudière. Il y avait là un gué, un dénivelé que j’adorais passer en prenant grand élan. Une gerbe d’eau accompagnait mon passage, me donnant le sentiment d’être un aventurier. Jamais je n’aurais songé à lui préférer ce petit pont jeté sur la Rue d’Oison, sans même un garde-corps.

Puis je mettais le cap vers la Sologne, ses fougères, ses bouleaux et ses châtaigniers, ses animaux qui ne manquaient jamais de pointer le bout de leur museau. La route cheminait entre les arbres et hélas, des hauts grillages. Il y avait là une riche propriété appartenant à des têtes couronnées qui nous faisaient le cadeau de leur passage au moment de la chasse. Avec eux, l’activité cynégétique relevait de la tuerie systématique, de l’hécatombe indécente ; grand bien leur fasse !

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La Croix des Frappiers était le but ultime. Il convenait d’en faire le tour pour rentrer à rebrousse chemin. Ce lieu énigmatique à la croisée de routes sur lesquelles passaient si peu de voitures, m’ouvrait vers des rêveries merveilleuses. Je poussais parfois un peu plus pour ramasser des châtaignes dont j’allais bien vite me régaler.

Puis l’âge allant, le petit vélo rouge devint un grand routier bleu de marque Peugeot. Lui aussi me conduisait en ce lieu, même s’il me prit rapidement l’habitude de pousser bien plus loin mes escapades. Bien vite d’ailleurs, le directeur de l’école primaire Monsieur Desnoues, s’en plaignit ouvertement, j’étais plus souvent à bicyclette que derrière mes cahiers, d’après lui. C’est qu’il voulait comme tous les autres que je redresse mon orthographe, mission à laquelle échouèrent tous mes maîtres.

Je continuais à commettre des fautes d’accord tout en y ajoutant la griserie de la transgression. Dans notre remise dormait depuis de longues années la mobylette Helyett de mon père. Après des réparations sommaires, sans casque et sans la moindre autorisation, l’engin pétaradant me conduisit de nombreuses fois jusqu’à la fameuse Croix avant que la pauvre vieillerie ne finisse pas crever. La sagesse venant, je me mis en action pour ressortir des oubliettes le vélo qui avait tiré la fameuse remorque pour livrer matelas et sommiers.

Il était lui aussi de la fameuse marque locale. Il avait un plateau de bois sur la roue avant, une petite selle sur la barre transversale, un porte bagage. C’est en cet équipage, qu’enfant, le diable d’engin conduisait à l’école ma petite sœur et moi-même, tandis que notre père, le béret vissé sur la tête pédalait joyeusement sans avoir pris le temps de retirer sa fameuse blouse grise.

C’est encore vers la Croix des Frappiers que me mena ce fier destrier et c’est encore dans cette direction que mes premières leçons de conduite me menèrent sous la direction quelque peu incertaine de Monsieur Foucher. J’avais eu la malencontreuse idée de prendre mes cours après l’heure du repas, l’alcootest n’étant pas encore de rigueur y compris pour les moniteurs. Fort heureusement la route était peu fréquentée, je m’en tirais honorablement avant que de mettre un terme à mon envie de permis de conduire.

La mémoire a déroulé son récit. Un lieu somme toute banal peut évoquer des cascades de souvenirs. J’espère qu’il en sera de même pour vous. Bon voyage en enfance. Merci d’avoir effectué un petit bout de route en ma compagnie.

Solognement vôtre.

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