La corde à dénouer le temps

La pêche miraculeuse.

Le nouveau débredinoire ...

 

a1-1

Il était une fois une famille de pêcheurs de Loire qui avait été frappée, comme tant d’autres en cette époque lointaine par le terrible destin qui guettait les gens de Loire. Un jour de vent violent, le père était parti sur la rivière pour n’en revenir jamais. Des mariniers avaient retrouvé son bateau, ses filets mais du bonhomme, jamais on ne revit trace.

Dans la petite maison, face à la rivière, la vie était devenue plus morose. La femme du disparu avait repris le collier quand elle le pouvait, quand elle n’avait pas trop à faire dans sa maison. Le père de son mari, courbé par le poids des ans, la suppléait quand le temps était propice, il avait trop de rhumatismes pour affronter les flots par mauvais temps.

Quand le ciel était lourd de menaces, que le vent n’était pas annonciateur à de bonnes pêches, c’est Berlaudiot, le gamin pas tout à fait comme les autres, qui héritait de ce qui devenait alors une corvée avec peu de chance de réussite. Cet enfant était né après le drame, il avait sans doute perdu une partie de la raison quand sa mère avait repris le malheur qui la frappait. Les coups du sort ne sont jamais uniques dans pareille circonstance !

Berlaudiot était pourtant d’humeur toujours égale. Il avait appris la Loire, le monde des poissons, il eut été un excellent pêcheur si on l'avait laissé faire dans de bonnes conditions. Hélas, parce qu’il ne se rebellait jamais, qu’il souriait toujours, il héritait des corvées les plus ingrates et n’allait sur l’eau que par mauvais temps. Lui, gentil, ne s’en formalisait pas !

Ce jour-là, il faisait grand beau. Le Grand-père était parti avec un panier rempli de victuailles. Il passerait la journée au carrelet pour une pêche qui s’annonçait fructueuse. Sa belle-fille lui avait été généreuse, préparant une merveilleuse tarte aux pommes qu’il accompagnerait d’une belle rasade d’arquebuse. Tout pour oublier ses douleurs…

Alors qu’il allait reprendre une portion de tarte, un vagabond passa sur la berge. L’homme était épuisé, famélique, avait une voix caverneuse qui n’augurait rien de bon. Il bouta son grand chapeau de paille qui le faisait ressembler à un épouvantail. Poliment, le trimard réclama de quoi manger un peu. Le vieux lui répondit qu’il avait tout juste assez pour lui, le vagabond se remit en chemin, le ventre vide.

Curieusement, dans l’après-midi, le vieux releva à chaque fois un carrelet désespérément vide. La légère brise d’ouest et la rivière qui n’avait pas connu de variation de hauteur ne justifiait en rien cette mauvaise pêche. Qu’importe, le vieux étant particulièrement repu, il s’accorda une grosse sieste pour oublier sa déveine.

Le lendemain, le vent avait cette fois apporté une pluie fine et pénétrante. C’est la mère qui partit sur le bateau, elle aussi avec de quoi bien se substanter à la midi. Les conditions en dehors de ce petit aquadiau, étaient propices à une belle friture. Elle avait d’ailleurs connu une matinée pleinement satisfaisante quand elle se restaura. La scène de la veille se reproduisit en tout point similaire à la précédente.

Le vagabond arriva à sa hauteur, se découvrit et fit grande révérence avant que de réclamer pitance pour apaiser une faim de loup. La femme, indifférente à son allure, non seulement lui refusa tout net le moindre morceau de pain tout en le pria de déguerpir sinon elle appellerait au secours. Le pauvre hère s’en alla sans demander son reste.

L’après-midi fut calamiteuse. La femme non seulement ne prit rien de mieux mais qui plus est, elle renversa le baquet qui contenait ses prises du matin. Elle perdit presque tout le fruit de sa journée sur l’eau et rentra de fort mauvaise humeur. La Loire annonçait des signes de montée des eaux, demain elle enverrait Berlaudiot sur les flots.

Naturellement ce fut une journée tempêtueuse. Le vent s’était fait grand clapot, l’eau montait et la pêche risquait d’être fort mauvaise. La journée idoine pour ce pauvre idiot se dirent son grand-père et sa mère. Quant à lui, toujours heureux de son sort, il n’était pas mécontent d’échapper aux corvées domestiques. Il partit donc en sifflotant avec un pauvre quignon de pain dans sa musette.

Le matin ne fut pas fructueux. Le gentil imbécile était bredouille. Ce n’est pas une raison pour l’empêcher de chanter à tue-tête ce qui l'empêcha de voir arriver un vieux mendiant à l’allure peu engageante. L’homme l’interpela d’un coup de sifflet strident pour se faire remarquer. En dépit de cette manière peu cavalière, Berlaudiot lui demanda ce qu’il pouvait faire pour lui être agréable.

Une fois encore, le chemineux réclama de quoi manger. L’enfant partagea son pauvre quignon de pain et le lui lança sur la rive. L’homme le remercia, le dévora avec avidité puis, reprenant son chemin il lui dit : « Que ta pêche te récompense de ta générosité ! » Il s’en alla sans même se retourner.

Le pêcheur se gratta la tête, signe chez lui, d’une profonde réflexion. Puis, renonçant à comprendre, il se remit à l’ouvrage. En dépit de la promesse du bonhomme, les conditions étaient bien trop mauvaises pour prendre quoi que ce soit. La nuit allait tomber quand il se résolut à revenir chez lui, la casier vide, certain de se faire tancer.

Il remonta la chaîne pour décrocher l’ancre. C’était particulièrement lourd. Il parvint enfin à dégager la verge qui allait lui permettre de sortir totalement les deux pelles de son mouillage. C’est alors qu’il remarqua accrochée à l’une de ses deux oreilles, une chaîne brillante, prise par un maillon. Il dégagea cette étrange épave ; une vieille corde de chanvre avec un gros nœud en son milieu.

Ce n’était à la vérité rien qui vaille. N’importe qui aurait jeté cette curieuse trouvaille, pas notre ami Berlaudiot. Quand il rentra à la maison, naturellement il essuya une volée de bois vert. Non seulement il n’avait rien pris, ce qui n’étonnait ni son grand-père ni sa mère mais qui plus est il rapportait un trophée sans valeur qui dans son esprit dérangé était un trésor.

Ils le laissèrent à ses illusions. Le grand-père, malicieusement lui dit : « Mon gamin, tu n’as qu’à dénouer ta corde, ça te passera le temps, ce qui t’évitera de faire des âneries ! » Le gamin n’attendait que cette demande pour s’isoler et tenter de défaire ce que l’eau et le temps avaient si solidement noué.

À force de patience et de persévérance, il arriva à son but. Le nœud sitôt défait, il vit apparaître devant lui le mendiant à qui il avait donné un morceau de son pain. L’homme lui sourit, retrouva en quelques instants apparence plus humaine avant que de prendre la parole : « Je suis ton père mon enfant, j’ai subi un terrible maléfice qui me condamna à errer en bord de Loire jusqu’à ce que se défasse ce nœud, sortilège d’une mauvaise fée de la rivière ! »

L’enfant eut un tel choc qu’il perdit connaissance. Quand il se réveilla il avait retrouvé ses esprits, ceux qui lui faisaient défaut depuis le jour de sa naissance. Il se trouva alors entre son père et sa mère tandis que son grand-père en larmes, priait le ciel pour le remercier de ce miracle. Le ciel du reste n’y était pour rien, Berlaudiot ne le devait qu’à lui seul qui avait su se montrer généreux.

La corde à dénouer le temps existe peut-être, enfouie encore au fond d’une rivière ou bien dans des cœurs arides. C’est à vous de la dénouer pour retrouver un peu de joie et de bonne humeur. C’est ainsi que le simplet qui ne l’était plus, vécut heureux, conservant toujours cette joie de vivre qui avait été toujours la sienne, entouré de parents qui se réjouirent de le marier avec une gentille fille de son pays. Il vécut heureux et devint cordier, quittant sans déplaisir le métier de son père, revenu à la maison. Il fit les belles épissures et jamais au grand jamais, de nœuds.

Matelotagement sien.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.