Un canard en queue de pie.

Cacophonie et cancanage

Toute ressemblance ...

 

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Un gentil canard, palmé comme il se doit, se mit dans la tête de diriger un orchestre à mille cordes. On ne mesure jamais les dégâts que font certaines paroles de chanson dans des esprits simples. Pour réaliser son rêve, le palmipède se dota d’une queue de pie, pensant bien naïvement que l’habit faisait le faucon pèlerin à défaut de moine. Pour la baguette, son bec plat ferait bien l’affaire, c’est du moins ainsi qu’il comptait mener la troupe.

Il arriva de sa démarche claudicante quand derrière les pupitres, un clarinettiste narquois s’écria : « Ça nous fait une belle jambe, il a un rhume de hanche ». La remarque eut son effet et le pauvre animal sentit qu’il lui faudrait reprendre en main au plus vite cette troupe dissipée. Mais voilà, à l’impossible nul n’est tenu, le canard en la matière était fort dépourvu.

Il passa outre et réclama le silence quand un rossignol émit un bémol : « Je suis plus qualifié que vous pour prendre la direction. Mon ramage est connu de tous tandis que le vôtre a fâcheuse réputation ! » Les musiciens prirent partie, les uns pour le chef, les autres pour le dissident. La cacophonie menaçait dans les travées quand un colibri vint éteindre la querelle de quelques gouttes d’eau.

Les esprits calmés, la question du répertoire se posa à tous. Les uns voulaient des marches, les autres des symphonies, certains réclamaient des concertos quand beaucoup penchaient pour une petite ballade. Le canard n’entendait rien à toutes ces classifications, il réclama un petit air pour se faire une idée … Les oiseaux siffleurs lui volèrent dans les plumes, le tintamarre reprit de plus belle.

Comment leur couper le bec ? La question s’imposait au chef menacé de sédition. Le temps allait lui manquer pour réaliser son rêve. Il se résolut à prendre une clef qui traînait sur le sol. Il voulut la glisser dans une serrure pour remonter le temps. La chose s’avérait impossible, la fuite inexorable du temps s’imposa à lui. Une cane blanche vint à son secours, prenant les oiseaux à témoin, elle leur demanda de suivre aveuglement son ami et de cesser toutes querelles dans l’instant.

Un accord se fit, hélas il était mineur. Le canard le voulait majeur quand un rouge gorge fut pris d’une quinte de toux. Ce fut le signal de la débandade. Les oiseaux s’envolèrent de toutes parts, laissant le canard et sa cane seuls devant la fosse d’orchestre. Au loin, un coq chanta, un chien aboya, un âne a brai. Rien de mélodieux hélas dans ce réveil de la nature. Un urbain, nouveau résident dans le pays, ouvrit ses volets en colère. Tout ce bruit lui était intolérable.

La reprise de l’économie avait coupé le sifflet des oiseaux, il convenait de bâillonner les autres animaux. Sans plus tarder, il saisit la justice pour obtenir son droit au silence. Les juges lui accordèrent une oreille bienveillante, c’était un député de la majorité qui venait d'acquérir une belle propriété en bordure de forêt. Le canard fut condamné au bannissement, le coq se retrouva juché sur un clocher et figé à tout jamais dans le plomb, le chien reçut une muselière et l’âne fut copieusement bastonné.

La sentence déplut au fier ongulé qui d’un fabuleux coup de sabot botta les fesses de l’irascible plaignant et des juges complaisants. Devant ce spectacle plaisant, tous les oiseaux du point du jour revinrent à tire d’aile pour chanter l’amour de la nature. Le canard réhabilité promit de ne plus jamais se mettre de telles sornettes en tête, il rendit sa queue à la pie. Le coq retrouva la terre ferme, le chien profita de sa nouvelle liberté pour mordre le mollet des hommes en robe. Quant à l’âne, il se fit un plaisir de raconter cette histoire sans queue ni tête.

Stupidement sien.

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