Disqualification

Le monde à rebours

Tous des Buffon ...

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Longtemps, très longtemps les humains ont cherché à comprendre le monde qui les entoure, à l'observer à la loupe pour mieux l'apprivoiser et s'y fondre. Les uns firent des classifications, les autres jouèrent au jeu des familles, tous cherchant des correspondances et des points de rapprochement pour établir un groupe, proposer des sous-groupes, dans un système harmonieux.

Les grands entomologistes doivent désormais se retourner dans leur tombe. L'heure n'est plus à l’ordonnancement harmonieux et cohérent des espèces mais à la disqualification permanente des individus au sein même de celle qui se prend encore pour l'espèce dominante. Dès qu'une petite variation de comportement ou d'idée apparaît sur le spectre observable de l'humanité, il est impératif de la disqualifier sans sommation par un néologisme péjoratif.

À bien examiner la chose, il semblerait que ceux qui détiennent le pouvoir disposent d'un cabinet secret, une officine linguistique pour coller le plus vite possible une étiquette inquiétante sur ce qu'il convient de réduire à néant. Les courants de pensées qui sortent du cadre fixé par la belle unanimité mondiale sur le meilleur des systèmes dans le plus parfait des mondes économiques sont irrémédiablement affublés d'un vocable en « isme » qui les marquent du sceau de l'infamie.

Je ne vous ferai pas affront d'en établir la liste, je vous laisse la constituer à votre convenance, chacun ayant en la matière sa sensibilité propre et, le phénomène est à la mode, ses allergies intimes. Car désormais, il n'est plus question de réunir, de trouver des liens, de lancer des ponts entre des courants de pensées différents, mais plus sûrement de pointer du doigt, clouer au pilori, jeter l'anathème ou l'opprobre sur ce qui sort du cadre officiel.

Tout avait commencé insidieusement par les phénomènes de tribus. La musique, la mode, activités pourtant anodines et sans grande portée idéologique nous ont habitué à ranger les individus dans telle ou telle étiquette. Il fallait établir des sasses hermétiques entre les uns et les autres d'autant plus commodément que les générations se trouvaient ainsi totalement en opposition.

Le pli étant pris, accepté par commodité et faiblesse, chacun s’est habitué à ne plus supporter la tenue et les choix musicaux de son voisin. L'intolérance entrait dans la danse par la mort du bal populaire qui réunissait toutes les catégories sociales et générationnelles. La suite ne fut plus qu'une patiente constitution de strates toutes plus hermétiques et étroites.

Puis la politique est venue participer à cette ronde infernale. Ni droite ni gauche, c'était bien trop basique. Il fut décidé de créer tellement de nuances, de mélanger si adroitement les courants, que les braves gens ont cessé de se rendre aux urnes, n'y comprenant plus rien et en attendant encore moins. Les élus de toutes manières, garderaient par principe leur légitimité quel que soit le nombre de votants. Puis il y eu le diablotin qui décréta la fin des vieilles badernes pour mettre le pays en marche au-delà de tous les clivages pour en créer un nouveau, le plus insidieux de tous : « Lui ou tous les autres ! »

Maintenant le mouvement s'amplifie et dès qu'une idée surgit, qu'une opinion sort du cadre, elle est catégorisée non pas pour se placer dans un courant de pensée plus vaste mais simplement pour la dénigrer, la réfuter, la disqualifier sans même en examiner les fondements. Le doute, la nuance, les réserves n'ont plus de place dans cette société qui n'accepte que les gens conformes.

Bientôt vous aurez un certificat de bonne soumission au dogme officiel ou vous serez bannis à jamais de la société, privés de culture, de loisirs, d'éducation, de soins, de droit d'expression. Le monde merveilleux de la mondialisation est celui de la fragmentation et du rejet pour asseoir une domination sans partage. Méfiez-vous donc et ne participez pas à cette exécrable pratique de qualifier en « Isme » ce qui sort de votre schéma de pensée. Ouvrez votre esprit à la différence et refuser comme la peste cette uniformisation détestable qu'on veut nous imposer.

Complexement vôtre.

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