Vernissage d’une exposition.

Journal d’un béotien forcément de mauvaise foi

Les YS 2018

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L’art contemporain a ceci de merveilleux que pour un béotien qui par définition n'y connaît rien, il est aisé de se perdre en interrogations multiples, en perplexité extrême et incompréhension totale. Ici, des collages, des peintures faussement naïves, des photographies énigmatiques, des sculptures répétitives, des installations troublantes. Rien ne se donne à la première approche et après quelques efforts, de ci de là, il est possible de trouver quelques circonstances atténuantes.

Les autres visiteurs semblent être tout aussi dubitatifs. La politesse fait que chacun singe le plaisir ou bien feint d’admirer tout en trouvant bien plus agréable de discuter avec une vieille connaissance retrouvée là. Les uns et les autres déambulent, attendant tous les discours pour parvenir enfin à déchirer le voile de leur ignorance.

Un orateur se présente au micro. Manifestement guère adepte de la pratique, l’homme bafouille, ne parle pas dans l’axe du capteur sonore. Ses mots se perdent dans le brouhaha d’un public nombreux pour la petite salle. Entre lapsus et hésitations, bafouillage et propos inaudibles, l’homme n’a pas éclairé nos lanternes. Ce n’est pas grave car le spécialiste s’approche, fiches en main, pour nous apporter ses lumières.

Cette fois c’est le choc. Il est question de courbe, d’inspiration, de chemin exploré, d’aventure scripturale, de jeux des matières et des significations, d’approche ethnographique de l’art, de parcours unique, de vision personnelle ouvrant sur un nouvel esthétisme… Je ne puis tout saisir, le discours me plonge dans un tel abîme de perplexité que cette fois j’ai la conviction de n’être décidément qu’un âne bâté, hermétique pour toujours à l’art en mouvement.

Fort heureusement, je parviens à m’accrocher aux mots et au sens quand le maire prend la parole. Lui évite de commenter ce qui a dû le mettre pareillement à l’écart de son code de lecture, il tient les habituelles remarques générales qui passent partout, abrège autant que faire se peut son intervention afin de libérer l’assistance et donner le feu vert pour se rendre au buffet.

C’est ainsi que soulagés de n’avoir pas à commenter ce qui est exposé sous les yeux, le commun des mortels et votre serviteur se précipitent vers la grande table où trônent de quoi boire et manger. Un duo guitare-accordéon sert de fond sonore à la chose, donnant un cachet festif à ce qui jusqu’alors était plutôt indigeste.

Les deux musiciens sont excellents. L’accordéoniste nous propose des arrangements personnels d’airs connus. C’est très agréable même si les gens ne les écoutent guère. J’invite tout un chacun à applaudir. Un mouvement de sympathie prolonge cette demande. Les deux artistes sont ravis de n’être plus qu’un élément du décor.

Sur la table généreusement dressée, je découvre un merveilleux petit blanc des côtes roannaises. Typé, rond, long en bouche, aux doux parfums végétaux, il y a du bel ouvrage viticole. Je m'enquiers du viticulteur, on me dit qu’il est installé à deux pas de là. J’abandonne l’art contemporain pour me plonger dans les délices de la dégustation.

Edgard me reçoit merveilleusement bien. Jeune viticulteur, il se bat avec son frère pour exister, récupérer des droits pour planter des vignes dans son domaine au beau nom évocateur : « Retour aux Sources ». Au sortir du bac, ne sachant à vrai dire trop que faire, il accepta un stage en bourgogne chez un vigneron qui est devenu son maître spirituel. Ce fut, on ne peut dire mieux le coup de foudre. Il est revenu au pays, a acheté des terres et des vieilles vignes à l’abandon afin de pouvoir planter à son tour du Chardonnay, du Pinot gris et du Gamay.

Il raconte son métier merveilleusement bien. Cette fois, je comprends tout. Le verre à la main, mon esprit se libère des interrogations qui m’envahissaient à l’exposition. Je crois avoir trouvé mon domaine. Dommage que je ne puisse emporter de cartons, je suis venu en train. J’achète néanmoins quelques bouteilles pour les offrir à mes hôtes. Voilà belle manière de célébrer un art vieux de deux mille ans en bord de Loire.

Si le contemporain reste pour moi une énigme, le vin m’ouvre l’esprit et libère la parole. Ce fut un beau vernissage. Je n’en ai pas eu plein les yeux mais mon gosier a trouvé son bonheur sans que je fasse le pique-assiette, là où les habitués de la chose, sont restés jusqu’à plus soif.

Moqueusement leur.

Plutôt que de croire les moqueries du Bonimenteur,  allez vous faire votre propre opinion

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