L’urgence se passe des urgences.

« C’était moins une ! »

Demain, ce sera peut-être votre tour ...

 

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On m’a rapporté une aventure qui exprime parfaitement l’état de délabrement de notre système de santé. Ce récit a failli tourner au drame et même si le pire a été évité, la jeune fille, héroïne bien malgré elle de cette histoire mettra bien longtemps à s’en remettre. Je ne suis d’ailleurs pas certain qu’elle ne lui laisse pas durablement des souvenirs et peut-être des traces psychologiques. Il convient de partager ce récit afin que ceux qui nous gouvernent prennent enfin conscience de la situation à laquelle, chacun de nous, un jour est confronté.

Nous sommes la veille de la rentrée des classes. Une jeune fille que nous appellerons Léa se plaint de maux de ventre. Sa mère, comment le lui reprocher d’ailleurs, pense que sa fille s’inquiète pour ce qui est parfois un saut dans l’inconnu. Léa est victime de diarrhées, elle vomit également. Sa mère qui sait l’extrême difficulté de consulter un médecin dans son département, penche pour une bonne « gastro » et lui donne quelques médicaments qui traînent dans l’armoire à pharmacie familiale. La jeune fille va mieux et se couche plus sereine.

Le lendemain, c’est le grand jour. La rentrée se passe normalement mais très vite, dans la journée, les troubles reprennent. Léa vomit, se plaint de forts maux de ventre. La directrice appelle la maman qui vient chercher sa fille. Nouvelle auto-médication ; consulter est devenue une aventure chez les généralistes locaux. Un peu de repos pense la maman et tout rentrera dans l’ordre. Sa fille confirme en apparence le bien fondé de la réaction de sa mère. Elle va mieux, du moins pense-t-on.

Dans l’après-midi , la situation empire à nouveau. Sa fille souffre de plus en plus : nausées, vomissements, maux de ventre. Il n’y a plus à tergiverser, elle prend la gamine pour se rendre aux Urgences du Centre Hospitalier Régional de l’endroit. Il y a naturellement foule dans la salle d’attente. Un interne examine rapidement l’enfant, établit à la va-vite un diagnostic qui ne mérite pas l’étiquette « Urgence ». « C’est une bonne gastro, attendez votre tour. »

La petite passe la nuit aux urgences dans des douleurs extrêmes pour une simple gastro diagnostiquée. Le mardi matin, un médecin, enfin, s’inquiète des cris de la jeune fille, demande si une échographie a été faite. Naturellement aucune investigation n’a été lancée depuis son arrivée. Le diagnostic tombe : « Elle a une appendicite ! Mais il n’y a pas de place au bloc. Il faut attendre. »

L’attente sera ce jour-là, interminable. Léa hurle, elle se fait même tancer par un corps médical qui l’accuse de jouer la comédie, d’en rajouter, de ne pas supporter la douleur. La mère ne sait plus que penser. Elle voit l’état de sa fille même si les blouses blanches lui rétorquent que ce n’est qu’une simple appendicite qui peut patienter. Une femme médecin à 14 h entre dans la chambre pour déclarer sans mettre de gants : « Votre fille n’est pas mourante, elle peut attendre le lendemain pour l’opération ! »

L’enfant n’en peut plus, les heures passent, elle vit un véritable calvaire. C’est en fin de soirée, après une journée d’indifférence, que la petite perd connaissance. C’est alors qu’un médecin chevronné est appelé à son chevet. Celui-ci fait plus que s’inquiéter de la santé de cette gamine. Il l’examine sérieusement comme auraient dû le faire auparavant ses collègues et s’indigne.

Au lieu de rentrer chez lui comme s’était prévu, le chirurgien entre en salle d’opération en prévenant la mère qu’il en aura pour une demi-heure. Deux heures plus tard, la femme n’a toujours pas vu revenir sa fille, personne ne l’a naturellement informée. Elle décide, folle d’inquiétude, de tambouriner à la porte du bloc opératoire. L’anesthésiste sort à sa rencontre et lui dit : « Il y a des complications, l’appendice a éclaté. C’est désormais une péritonite ! » Il lui demande d’attendre calmement le retour du chirurgien qui lui en dira plus.

Léa restera sur la table trois longues heures. Trois heures d’angoisse, d’inquiétude, d’incompréhension pour une mère déjà épuisée par les deux journées qu’elle vient de passer. Le chirurgien revient vers elle, livide, à bout de forces. « Je ne sais pas comment j’ai fait pour la sauver. Son appendicite a explosé, un vrai carnage. C’était trop gros pour son petit cœur ! J’ai fait tout mon possible madame.»

À bout de nerf, le médecin s’en prend maladroitement à la femme. « Mais pourquoi diable avez-vous attendu aussi longtemps avant de venir à l’hôpital. » La mère lui raconte alors le déroulé exact de son passage dans ce qu’on nomme bien abusivement les Urgences de ce CHRO indigne.

Depuis, Léa se rétablit d’une péritonite qui n’a pas été décelée par le médecin centralisateur. Une gamine qui hurle de douleur n’alarme pas le service d’urgence de ce CHRO ultra-moderne et tout neuf. Elle ne doit pas avoir le bon profil, celui dont on prend rapidement en compte la problématique. La petite a eu le sang empoisonné, elle aura une longue convalescence. Rassurez-vous, l’interne se porte bien !

Deux jours après l’opération l’interne revient vers la petite. La mère se fend d’une remarque sur sa négligence qui a failli tuer sa fille, l’indigne personnage répond : « Madame, je ne dispose pas d’une boule de cristal ! » Devant autant de mauvaise foi, ajoutée à un manque total d’humanité, la femme a renoncé à discuter plus avant avec un individu qui ne devrait jamais devenir médecin.

La femme songe à porter plainte afin que de tels scandales ne se reproduisent plus. Il semble, d’après certains témoignages, que ce ne soit pas le premier cas dans cet établissement. La mère se trouve démunie pour pousser plus loin sa légitime demande de réparation qu’elle ne voudrait pas voir se transformer en banale et dégradante négociation financière. Pour elle, ce qui importerait désormais, ce serait que les Urgences de l’endroit fonctionnent véritablement comme les patients seraient légitimement en droit de l’attendre. Mais est-ce encore possible dans l'extrême déliquescence de notre système de santé ?

J’ai recueilli ce récit que je ne pouvais garder pour moi. J’enrage de constater à quel point les canailles qui nous gouvernent ont sabordé ce qui fut jadis un fleuron de la santé publique. Que faire ? Nous savons que notre parole n’a plus aucun poids dans cette République de l’indignité. De mon côté, après ce texte d’exaspération et de témoignage, je me suis proposé de donner des cours à la petite tant qu’elle ne réintègrera pas l’école. C’est le moins que je puisse faire pour elle !

Hospitalièrement sien.

Avec l'aimable autorisation d'une famille qui souhaite conserver l'anonymat

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