Le petit banquier et son livre de compte

L’homonymie fatale.

Des financiers mais pas de mille-feuilles !

 

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Il était un petit banquier, Roi du monde qui aimait par-dessus tout se perdre dans son livre de compte, fermer les yeux et se laisser porter par l’euphorie des crédits. Parfois, il se réveillait en sursaut quand la colonne débit venait lui jouer un mauvais tour mais pour l’essentiel, il était plutôt heureux et n’envisageait pas de vivre un cauchemar éveillé.

C’est pourtant ce qui lui arriva par la faute d’un vilain Coco, un virus informatique qui s’insinua dans les chiffres, les troubla d’abord, les affola ensuite. Les uns ne cessaient de gonfler, les autres se réduisaient comme peau de chagrin. Le petit banquier en perdit le sommeil, chercha dans des euphorisants stupéfiants la possibilité de supporter le choc. Il se rendit compte bien vite que même si ce n’était pas tout à fait le siège du traitement, ces expédients n’étaient que de la poudre aux yeux.

Il perdit pied devant les dettes qui s’accumulaient, les déficits qui se creusaient, les entrées fiscales qui se perdaient dans des paradis lointains. Il vivait là un véritable enfer de mécomptes au royaume des bourses vides et des mains tendus. Le pays était devenu une véritable cour des miracles où chacun quémandait de quoi survivre tout simplement. Le petit banquier ne pouvait pas le supporter.

Il accusa son livre de comptes de lui jouer un mauvais tour, de mentir comme le faisaient si bien tous ses collaborateurs. Il venait de perdre foi en sa religion de la croissance infinie, de la libre entreprise et du miracle de l’embauche de l’autre côté de la rue. Il lui fallait un coupable et ce ne pouvait être que le livre. La chose lui sauta aux yeux d’autant plus aisément que depuis quelque temps ils étaient toujours exorbités.

Comment n’y avait-il pas pensé plus tôt. Il suffisait de fermer le livre et les comptes seraient gelés, la mauvaise histoire effacée de sa conscience. La solution était simple et le remède hélas un peu plus compliqué. Des livres de contes, il y en avait partout et surtout dans les Librairies, ces lieux hostiles aux dogmes de la finance et de l’entreprise, ces endroits ouverts sur l’imaginaire et le rêve qui poussent les gens à réfléchir et à penser par eux-mêmes.

Oui, il fallait agir au plus vite. S’attaquer au nœud du problème, abattre le livre, le brûler, le passer au pilon, le mettre à l’index comme l’avaient fait avant lui ses glorieux modèles. Le Livre, là était le mal absolu, l’espace incontrôlable, celui qui échappera toujours à la police de la pensée, au conditionnement des médias, aux injonctions préfectorales. Mais comment agir sans être soupçonné de plagiat, l’accusation la plus terrible dans le domaine littéraire ?

Les autodafés et les autres sévices de la censure étaient passés de mode, il convenait d’innover quand on se prétend un jeune homme résolument moderne. Il se disait ouvert à toutes les propositions pourvu qu’elles soient nouvelles, efficaces et spectaculaires. C’est ainsi qu’il fonda un comité d’experts pour mettre à mort le livre dans son royaume.

Les conseillers ne firent que ressortir les vieilles recettes éculées. Ils avaient acquis toutes leurs connaissances dans les livres, avaient été sélectionnés justement pour leur capacité à retenir sans jamais trop s’aventurer dans le champ de l’innovation. Ces beaux messieurs pédants restaient muets comme l’écrivain devant sa page blanche. Le petit banquier s’emporta, comme il le fait fréquemment du reste, hurla, se leva et leur demanda de prendre la porte…

Cet esclandre lui ouvrit les yeux. « Bon Dieu mais c’est bien sûr ! » se dit-il par devers son immense personne. L'aparté étant son plus précieux conseil, il ne pouvait compter que sur lui-même dans ce palais, peuplé d’incapables. Il décida dans l’instant de fermer toutes les libraires pour éteindre à jamais la nuisance des livres de contes. Pour faire taire les contestations, il ajouta à la mesure, le bâillon sur la face innocente des enfants dès six ans, pour qu’ils n’ouvrent pas la bouche contre ce sinistre décret.

Le peuple est mesquin et retors. Il trouve toujours un moyen de détourner les décisions de son chef. Les bonnes gens se précipitèrent dans les hypermarchés, mirent à bas leurs rouleaux de papier hygiénique pour remplir leurs caddies de cet objet prohibé. Le remède était pire que le mal. Tout le monde, même ceux qui jusqu’alors n’achetaient jamais de livres, voulurent disposer de ce produit interdit. La prohibition donne souvent des effets contraires.

Le petit banquier demanda à son conseiller en ruralité territoriale. L’homme avec un accent à couper au couteau, instrument indispensable en cette période de répression des libertés, lui conseilla de fermer les rayons Livres dans les grandes surfaces par souci d’équité. Ils trouvèrent tous deux la formule heureuse et se congratulèrent, anticipant un triomphe digne des grands empereurs romains, le petit banquier se prenant de plus en plus pour Néron.

Ainsi le livre disparut à jamais de ce Royaume. De tout le royaume ? Non, une exception a été tolérée, une immense machine à distribuer du vent par portage à domicile, une société exploitant des portefaix innombrables. Contre celle-ci, il n’était rien à faire, le petit banquier savait que cette entreprise prospère saurait se montrer reconnaissante quand il s’agira de lui tendre la main. Il lui demanda simplement de ne pas distribuer de livres de contes et surtout pas un roman qui évoquait sournoisement la suite de l’histoire : « Pour quelques grains de folie ! »

Ainsi fut fait dans ce pays d’opérette et de mécomptes de banquier. Le Livre ne circulait plus que sous le manteau et gare à ceux qui étaient surpris en possession de cette arme de culture populaire. Il était question qu’on les éborgne afin de les empêcher de lire.

Mécontentement sien.

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