Mémoire de la grande guerre. Partie 2

L'oiseau qui vient de France

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Revenons à mon arrière-grand-père. Parti la fleur au fusil, il a bien des misères durant ces longues années, de peur, de froid, de vermine. Les permissions sont rares et toujours trop courtes. Jeanne m’a raconté que lors de visites, il restait très discret sur sa vie au front, comme s’il ne voulait pas faire ressurgir l’horreur dans ses pensées. Paul, son petit frère, mon grand oncle, accapare le bonhomme. Ce sont des instants de joie dans une époque morose.

 

Bien vite, il faut le reconnaître, les mauvaises nouvelles minent le moral de l’arrière. Les tragédies succèdent aux deuils, les défaites aux victoires, plus rares et toujours effroyablement lourdes en vies humaines, les hommes tombent les uns après les autres à un rythme hallucinant. Un blessé ici, des disparus par là, des défaites militaires, des restrictions, des rumeurs… Il faut être solide moralement pour passer outre et faire tourner la ferme. Marthe et Jeanne le sont, fort heureusement, tandis que Paul va à l’école.

 

Beaucoup d’instituteurs sont partis au front. Ils seront ceux qui mèneront au combat des hommes qui les respectaient énormément. C’est le paradoxe de ces temps troublés. D’ailleurs l’école jouait un rôle considérable depuis la défaite de 1870 dans la préparation de la revanche. Écoutons nos historiens évoquer cet aspect des choses. Installons-nous en compagnie de Jean sur les bancs de la communale à Saint Jean.

 

Le centenaire de l’armistice risque fort de sonner le glas des commémorations de ce terrible conflit armé. Il devient progressivement un passé lointain, un passé qui rejoint dans les oubliettes de l’histoire la terrible guerre de 1870, les batailles napoléoniennes et leurs effroyables carnages, et d’autres encore, victoires célébrées dans les livres d’histoire ou défaites déplorées dont on évoque les généraux et jamais les pauvres bougres qui y ont perdu la vie dans des conditions épouvantables.

 

Jacques va justement nous chanter une chanson qui évoque la perte de l’Alsace et de la Lorraine après 1870. Elle fut écrite en 1895 et symbolisait ce désir de revanche qui doit expliquer l'acharnement des hommes dans ce conflit terrible. Notre ami, en Lorrain qu’il est, fut bercé par ce texte repris par son grand-père. Laissons-le nous replonger dans ce curieux sentiment qui éclaire mieux qu’un long discours ce qui se jouait en cette époque.

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=> Jacques L’oiseau qui vient de France


Un matin du printemps dernier
Dans une bourgade lointaine
Un petit oiseau printanier
Vint montrer son aile d'ébène
Un enfant aux jolis yeux bleus
Aperçut la brune hirondelle
Et connaissant l'oiseau fidèle
Le salua d'un air joyeux


Les coeurs palpitaient d'espérance
Et l'enfant disait aux soldats
Sentinelles, ne tirez pas
Sentinelles ne tirez pas
C'est un oiseau qui vient de France


La messagère du printemps
Se reposait de son voyage
Quand un vieillard aux cheveux blancs
Vint à passer par le village
Un cri joyeux poussé dans l'air
Lui fit soudain lever la tête
Et comme aux anciens jours de fête
Son œil brilla d'un regard fier


Tous les matins et tous les soirs
Épiant son retour, peut-être
Une fillette aux rubans noirs
Apparaissait à sa fenêtre
L'oiseau charmant vint s'y poser
En dépit des soldats en armes
Et l'enfant essuyant une larme
Mit sur son aile un long baiser


Il venait de la plaine en fleurs
Et tous les yeux suivaient sa trace
Car il portait nos trois couleurs
Qui flottaient gaiement dans l'espace
Mais un soldat vise et fait feu
Un long bruit part et l'hirondelle
Tout à coup refermant son aile
Tombe expirante du ciel bleu

 

Il faut encore une espérance
Rayon divin qui ne dort pas
Mais l'oiseau qui chantait là-bas
Mais l'oiseau qui chantait là-bas
Ne verra plus le ciel de France

Lisette Keray - C'est un oiseau qui vient de France © Chansons, Folklore et Variété

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