La Grande Seringue.

La belle destinée de Blanche.

Conte du mercredi pour enfants grands et tous les autres ...

 

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Blanche n’en finissait pas de grandir. Elle n’avait eu de cesse de dépasser d’une bonne tête toutes ses camarades de classe durant sa scolarité puis quand vinrent les années d’adolescence, elle poussa comme une longue liane, devenant pour tous La grande Seringue. Un sobriquet qui, s’il n’était jamais prononcé de manière agressive, lui laissait un goût amer, comme souvent quand une particularité physique est montée en épingle.

Blanche résistait, espérant que viendrait un jour le temps, non point de la vengeance, il n’était pas question de cela, mais tout simplement de la réparation de souffrances discrètes mais profondes. Elle serrait les dents, se disait qu’elle leur montrerait à tous qu’elle n’était pas que cette grande graine montée en tige, perchée sur d’étroites gambettes et flanquée d’une tête que les plus moqueurs qualifiaient de linotte.

Il convient d’admettre que la pauvrette, quoiqu’elle ait un physique qui ne manquait pas de charme, avait ce je ne sais trop quoi de disgracieux dans les proportions qui lui octroyait ce qu’on pourrait qualifier de particularité quand les plus moqueurs disaient d’elle qu’elle était pittoresque, pensant sans doute évoquer un magnifique panorama. Les gens finissent toujours par devenir méchants quand ils pensent manier l’ironie.

Blanche par provocation ou dérision, personne ne le saura jamais, se décida un beau jour d’enfoncer plus encore le clou. Elle se percha sur des talons aiguilles qui élevèrent soudainement les railleries occasionnelles au rang d’un persiflage incessant qui finit par lui servir de bouclier, une sorte d’uniforme qui la parait de toutes ces mauvaises langues. Elle avait trouvé dans cet accessoire vestimentaire une forme d’immunité intérieure. Toutes les saillies désormais glissaient …

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Blanche cependant connaissait des peines de cœur à n’en plus finir. Il se trouvait toujours un garçon pour lui tendre les bras sans semble-t-il la prendre de haut. Elle se laissait bercer d’une douce illusion, venait se lover contre lui. Il réclamait plus que des baisers, sans prendre la peine de la conquérir vraiment. Blanche se raidissait, se piquait de garder sa fleur pour celui avec qui elle partagerait son existence. Le galant du jour se faisait plus pressant, la belle perdait toute contenance, lui faisait un suçon puis s’enfuyait à toutes jambes.

La demoiselle restait également dans l’expectative quant à son orientation professionnelle. Si elle adorait le contact avec les gens, elle se trouvait souvent confrontée aux moqueries. Elle ne se voyait pourtant pas enfermée dans un bureau. Elle désirait rendre service aux autres, à ceux-là même qui se montraient si peu aimables à son égard. Blanche allait mettre une croix sur ses espoirs de bonheur quand cette perspective l’a mise sur le bon chemin.

La Grande Seringue passa un concours, fut reçue brillamment. Après quelques années d’études, elle enfila un nouveau costume qui lui allait comme un gant au petit détail prêt. Elle dut renoncer à ses chers talons aiguilles si mal commodes pour arpenter les longs couloirs de son nouveau domaine. Qu’importe, elle avait trouvé une forme de dérivatif qui l’amusait beaucoup.

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La vie emprunte parfois de curieux détours pour vous ouvrir les portes de la réussite. Blanche n’était plus la Grande Seringue et pourtant quelle ironie du sort, c’est elle qui allait libérer bien des pauvres gens de la sourde angoisse qui les étreignait. Elle piquait du matin au soir tous ceux qui venaient à elle pour échapper à un mal mystérieux. Elle jouait de la seringue en demandant la main à tous ses patients.

Un jour, alors qu’elle était au bord de l’épuisement, un homme aussi grand qu’elle, au lieu de retrousser ses manches lui tendit sa main. Ce geste suffit à établir entre eux une forme de connivence immédiate. Elle lui dit : « Bonjour, on m’a toujours surnommée la Grande Seringue alors que je m’appelle Blanche ». Le garçon lui sourit avant de répondre : « Bonjour, on m’a toujours désigné sous le vocable de Grand Échalas alors que je me prénomme Sylvain. »

Blanche épousa Sylvain, ils se marièrent même si cela peut sembler désuet de nos jours. Elle continua de piquer les braves gens tandis que son Sylvain allait soigner les arbres avec son uniforme des Eaux et Forêts. Tous les deux avaient été assignés par le destin à de bien jolis métiers même si, souvent, le pouvoir ne les reconnaît guère. Qu’importe, ils auront de beaux enfants en se jurant de ne jamais leur donner de sobriquet et en faisant en sorte que jamais d’autres ne se chargent de le faire.

Orientationnement leur.

Illustrations en hommage à Claire Bretécher

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