Les herbes mortes

Le petit Berger des Varennes

Panurge en bord de Loire

 

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Gaston est un brave berger qui en ce milieu du dix-septième siècle mène ses moutons à paître sur les herbes mortes de nos Varennes. Il use ainsi de ce droit des manants à ne pas voir s'enclore les terres du seigneur pourvu qu'elles soient jugées impropres à la culture. Les Varennes sont fréquemment sous les eaux de la rivière, elles sont pour notre ami, son libre pâturage dont il jouit en compagnie de quelques semblables miséreux de son espèce.

Le berger a fort à faire, non pas qu'il soit compliqué de garder des moutons. Son fidèle compagnon canidé s'attelant mieux que lui du reste à la tâche. Mais en plus de son humble labeur, il doit comme nombre des gueux de son pays, corvée au Seigneur de l'endroit. Une obligation contre laquelle il ne peut se soustraire au risque de tâter du fouet et pire encore.

Pour Gaston, entretenir les turcies et les levées ne relève absolument pas de la perte de temps. Il s’astreint à une journée de corvée tous les deux mois, 3 jours consacrés aux obligations pour la protection de tous et trois jours de travaux agricoles pour le seul profit du seigneur. Pour lui, pas question de garder ses moutons quand il est ainsi contraint d'œuvrer ailleurs. Mais comment faire ?

Son chien, quoique fort habile à cet usage n'est pas en mesure d'assurer seul la garde d'un troupeau qui court le risque peu probable de se jeter à l'eau, plus inquiétant de croiser la route d'un prédateur et plus redouté encore, celle d'une bande de soldats désœuvrés ou sans engagement en maraude. Dans le dernier cas, il est de toute manière déraisonnable de se dresser en travers de ces furieux. La mort du berger accompagnerait sûrement la perte des moutons. Gaston, les jours de corvée, confie donc son troupeau à quelques jeunes pâtres qui ont ainsi tout loisir d'apprendre le métier sur le tas. L'école n'est pas un obstacle, les enfants du peuple s'en dispensent d'autant plus aisément qu'elle n'est pas conçue pour eux. C'est ainsi qu'il a l'habitude de solliciter Pierrelot, le fils de son voisin.

Pierrelot est un gamin vif, observateur, intelligent pour peu qu'on puisse en juger dans des conditions de vie qui valent bien plus par la répétition de pratiques et de gestes quotidiens plutôt que par l'adaptation ou l’innovation. Quoiqu'il en soit, Gaston peut s'en aller rasséréné, il fait totalement confiance à ce bon petit diable.

Un jour tandis que le Berger s'échine à relever la terre des tertres et des turcies que la grande crue de 1608 avait mises à bas, Pierrelot est entraîné dans une aventure qu'il n'aurait jamais pu faire accroire aux gens de la paroisse et plus encore à Gaston si de nombreux témoins certifièrent la chose. Prenez donc la peine d'en écouter le récit tel qu'il est m'est parvenu, sans doute quelque peu enjolivé par le temps et les nombreuses personnes qui en furent, au fil du temps, les transmetteurs ultérieurs.

Nous sommes en novembre 1608, le grand flot de la Loire de la mi-octobre a laissé bien des transformations dans le paysage. Gaston a été mandé par le Baron de Sully, le grand « Voyez » du Bon Roi Henri comme tous les hommes en âge de porter pelles et pioches pour réparer la grosse colère de la rivière. Plus bas sur la rivière, du côté de Bouteille, Pierrelot surveille les moutons qu'on lui a confiés.

Une salambarde arrive à la hauteur du troupeau. Du bateau qui descend la rivière, un petit groupe de matelots, des individus sautent à terre en faisant grand tapage tandis que l'imposant bateau accoste sous la conduite de deux hommes d'équipage. Il a une faible chargement, un détail qui surprend le gamin, fin observateur des choses qui échappent à l'habitude.

Le petit berger n'a pas le temps de se poser des questions. Il voit fondre sur le troupeau les malandrins dont l'allure ne présage rien de bon quant à leurs intentions. Le chien tente bien de leur barrer la route mais il reçoit une volée de cailloux qui l'en dissuade. Pierrelot que les hommes dans leur précipitation n'ont pas remarqué - le gamin s'était protégé d'un fort mauvais vent du nord derrière un bosquet d'épines blanches - se fait tout petit, ayant sagement analysé le rapport de force largement en sa défaveur.

Très vite, les malandrins s'emparent des bêtes qu'ils chargent sur leur embarcation de bois. Il suffit de faire passer un animal sur la planche de rive pour que tout le troupeau lui emboîte le pas. Les voleurs connaissent les moutons, il n'y a aucun doute dans l'esprit du gamin qui se voit déjà devant justifier la perte de l'ensemble des animaux à Gaston. Un désastre pour le berger et une probable dérouillée pour ses pauvres fesses. Il ne peut rester sans rien faire.

Le chargement effectué, les lascars ne s'attardent pas sur la berge. La manœuvre de départ requiert l'attention de tout l'équipage, Pierrelot saisit cette opportunité pour s'approcher, se mettre à l'eau et saisir l'extrémité d'un cordage qui traîne sur l'arrière de ce bateau qui se contente de descendre au fil du courant. Par chance, l'eau n'est pas glacée même si en novembre elle n'est guère chaude. Le gamin espère disposer d'une opportunité pour récupérer le troupeau.

Le passage du pont du diable, à Jargeau, en sera l'occasion. L'endroit est redouté tout autant que redoutable. Un équipage sérieux l'aurait franchi comme il se doit en retournant le bateau, en l'engageant par l'arrière tandis qu'une chaîne traînant dans l'eau à l'avant en ralentirait la vitesse. Point de tout ça pour cet équipage pressé et sans doute inexpérimenté qui veut arriver vite à la foire Saint Aignan pour vendre les bêtes et filer à l'anglaise – une bien mauvaise idée en Orléans -

Pierrelot devine que c'est là sa chance, il tend ses muscles, remonte la corde puis d'un effort violent il parvient à se hisser sur le pont. Il n'a guère de temps devant lui pour agir. Par chance le plancher est encombré si bien que les bêtes peuvent accéder sans peine au pont. Le gamin qui a entendu l'histoire des moutons de Panurge rapportée par une vieille femme du village qui aime à lire puis à raconter Rabelais, se saisit d'un mouton qu'il a reconnu comme étant un des mâles dominant de la troupe. Il le prend à bras le corps pour le hisser sur le pont avant. Les autres le suivent en montant les uns sur des tonneaux, les autres sur des ballots de laine.

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Puis, malgré les cris et les menaces des gredins, trop occupés à une manœuvre fort mal engagée, l'hardi petit berger se jette à l'eau et son mouton dans les bras pour échapper à l'homme qui se précipite vers lui. Comme il l'avait entendu de la bouche de la lectrice, le reste du troupeau suit le mouvement dans l'instant. Sur le bateau, on entend des cris, des jurons les bêlements des bêtes et les beuglements des canailles. Presque tous les moutons parviennent à s'échapper des mains des voleurs, singulièrement débordés par la tournure des événements d'autant que la scène les a détournés de la manœuvre en cours.

Le bateau cogne lourdement contre une pile du pont. Les derniers moutons retenus prisonniers profitent de l'aubaine pour à leur tour passer par-dessus bord. Contrairement à la rumeur, les moutons peuvent nager pourvu que ce ne soit pas longtemps. La Loire les porte sur quelques dizaines de mètres tandis que Pierrelot récupère tout son monde à quelques encablures en aval du pont, sur la plage de l'endroit.

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Le jeune berger de substitution regroupe les animaux, emprunte le chemin qui court sur la levée en construction. Quand il arrive dans le bourg de Jargeau très proche, c'est une haie de badauds qui lui fait accueil. Les quelques témoins de la scène ont répandu l'exploit du gamin. Il est attendu comme un loup blanc qui ne mangerait pas les brebis bien au contraire.

Son retour prit des allures de transhumance en plein mois de novembre. Les gens se firent une joie d'accompagner le héros jusqu'à ses Varennes tandis que sur l'eau, la queue basse, les voleurs se doutaient qu'ils ne passeraient pas le port d'Orléans sans avoir maille à partir avec la prévôté. Ils prirent le même chemin que les moutons, à la hauteur du port de Bou, qui ce jour-là hérita du nom que nous lui connaissons aujourd'hui : « la Binette ! ». Ils abandonnèrent le bateau à la fortune de la Loire, la leur n'était pas faite et c'est tant mieux.

L'histoire fit grand bruit dans tout le Val d'Orléans. Elle fut maintes et maintes fois racontée aux enfants qui ne parvenaient pas s'endormir. Il y avait toujours un adulte bienveillant qui leur demandait de compter les moutons qui sautent à l'eau. Le gamin de bonne grâce s'exécutait pour aider Pierrelot à regrouper tout son troupeau. Le sommeil le surprenait alors, avant que d'arriver au bout de son décompte. C'est ainsi que cette histoire est venue jusqu'à moi, une nuit d'insomnie. Vous pouvez m'en croire, elle ne peut qu'être vraie, parole de bonimenteur.

Insomniaquement votre.

Les herbes folles © C'est Nabum

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