Le cheval rouge.

La gloire posthume d’une bête de somme.

Quand le nom des rues raconte encore une histoire ...

 

 

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Il était en Orléans un brave Percheron mené d’une cravache de fer par Gaston, un charretier au langage de nature à faire rougir n’importe quelle pucelle. Curieusement, l’homme se faisait un devoir de mener à la baguette son malheureux Pompon, cinquième du nom pour le seul plaisir de jurer, blasphémer, vociférer devant les oreilles horrifiées des bons bourgeois d’Orléans.

Le cheval malgré son nom n’avait pas décroché le Pompon. Il ne pouvait être plus mal tombé que sur ce maître à l’humeur atrabilaire. En dépit d’un lexique d’une incroyable diversité dans le registre des jurons, le charretier manquait d’imagination dès qu’il s’agissait de nommer un cheval. Pompon V avait donc pris la succession de Pompon IV dans un labeur qui ne le mettait pas en joie.

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Cependant, ce cheval de trait se distingua de ses prédécesseurs par un incroyable concours de circonstances. Jusqu’à présent, le charretier s’était fait le spécialiste du transport des tonneaux d’huile d’Olive qui arrivaient sur les petites plages le long Châtelet, en une époque où les quais se situaient uniquement en aval du Pont Royal. Des sapines venues de Roanne apportaient cette précieuse marchandise que Gaston convoyait quant à lui jusqu’à la place du Matroi, véritable plaque logistique de l’époque.

Gaston avait choisi ce créneau particulier dans son activité professionnelle parce que l'exiguïté des espaces de déchargement, l’étroitesse des voies d’accès et des ruelles qui passaient les portes de la cité mettaient en lumière son immense talent de meneur de charroie. C’était naturellement au prix d’une vie infernale pour le cheval sous sa coupe. Mais de ça, marchands et passants n’en avaient cure !

L’âge allant, Gaston avec l'avènement de Pompon V se dit qu’il était temps pour lui de basculer sur le Port de recouvrance, bien plus accessible. Il lui fallait cependant se trouver une nouvelle spécialité, la répartition des charges étaient alors une affaire de spécialiste. La divine providence voulut que du Côté de Recouvrance, le fret fluvial avait pris une toute nouvelle orientation.

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De la mêlasse arrivait des lointains territoires d’Amérique pour devenir du sucre dans les quarante-deux raffineries d’Orléans. Le déchargement des tonneaux de ce liquide épais issu d’un raffinage grossier de la canne à sucre avait déjà trouvé preneurs tout comme le convoyage dans les établissements des nombreuses poteries destinées à faire les pains de sucre. Gaston ne pouvait, en dépit de son langage, marcher sur les arpions de ses collègues charretiers.

Sa chance fut l’arrivée à Orléans de Georges Vandebergue qui créa la première raffinerie en1655. L’homme était arrivé avec son frère, décédé rapidement. Les deux frères étaient originaires d’Anvers mais sont passés par la Hollande avant de venir s’installer en France dans la ville pour blanchir le sucre et en faire immédiatement un produit prisé par la cour et la grande bourgeoisie. Du sang de bœuf permettait d’obtenir des pains de sucre d’une blancheur immaculée.

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À l’intérieur de la raffinerie, les ouvriers défoncent les barriques de mélasse et trient le sucre en fonction de sa qualité dans différents bacs. Les sucres sont ensuite clarifiés et cuits. Les ouvriers jettent d’abord l’eau de chaux dans une chaudière, puis le sucre et le sang de bœuf. Les deux matières lient les écumes et les dépôts impurs et facilitent ainsi la clarification et la cristallisation du sucre. La cuite achevée, les employés remplissent de petites formes en terre qui permettent aux pains de sucre de s’égoutter et de perdre leur sirop. Le lendemain, les formes sont montées dans les greniers où elles y restent entreposées huit jours. Enfin, les ouvriers doivent locher, c’est-à-dire sortir les pains de sucre de leur forme en terre, les gratter pour retirer les impuretés et combler les trous avec du sucre pilé. Les pains sont ensuite terrés avec de l’argile. Sur la base la plus large, l’ouvrier ajoute une couche d’argile qui, en s’infiltrant dans le reste de la forme, blanchit le sucre. L’opération est répétée à deux ou trois reprises pour blanchir les pains de sucre jusqu’à la tête, puis les ouvriers les portent à l’étuve pour durcir les pains. Un pain de sucre réussi doit être d’un blanc immaculé, d’une forme régulière et bien sec.

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Gaston sut saisir cette opportunité et se mit sur les rangs de ce marché pour livrer aux raffineries le sang venu des abattoirs. Il y avait à l’époque de grands abattoirs dans le quartier Madeleine qui était encore à la campagne. En cette époque, on tuait à tour de bras les bovins et il y avait même une grande fête du bœuf gras en Orléans le jour de la mi-carême. C’était lors de la Fête des bouchers d'Orléans, qu’une cinquantaine de garçons bouchers proprement vêtus, en vestes, bonnets et tabliers blancs promenaient dans les rues un bœuf gras. Un énorme animal, couvert d'une housse écarlate, les cornes ornées de fleurs et de rubans, portant sur son dos un joli enfant de six ans vêtu en amour ayant un arc à la main et un carquois sur le dos. Le cortège parcourait une bonne portion de la ville en faisant éclater sa joie bruyante et s'arrêtant devant la demeure des principaux habitants d'Orléans afin de récolter des fonds pour financer le gala splendide qui terminait cette fête.

Gaston emporta ce marché plus dégoulinant que juteux. Mais qu’importe, il travaillait dans des conditions plus aisées même s’il dut se résoudre à ne fréquenter qu’à distance les rives de la Loire qu’il aimait tant. C’est par contre Pompon V qui fut la victime collatérale de cette reconversion sanguinolente.

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Gaston menait sans ménagement son cheval et son chargement. Le sang giclait sur les pavés disjoints des quartiers borgnes et industrieux de la ville basse. Pompon n’était pas souvent panser et bien vite le pauvre Percheron se trouva maculé de souillures venues de ce qu’il livrait. Bien vite dans la cité, Gaston et son cheval furent reconnus et Pompon devint Le cheval Rouge.

Une rue porte encore mémoire de cet épisode. Elle se trouve naturellement à proximité du secteur où se regroupaient alors la plus grande partie des raffineries qui firent un temps la richesse de la ville. La rue existe toujours tandis que le sucre de canne fut remplacé par le sucre des betteraves, les petites raffineries orléanaises fermèrent toutes tandis que de grandes structures industrielles s’installèrent en Beauce et firent un temps la bonne fortune des paysans. Aujourd’hui, ces grandes raffineries sucrières ferment une à une laissant beaucoup d’ouvriers sur le carreau. Pour ne rien arranger, la jaunisse de la betterave met à mal la production betteravière.

Sucrièrement vôtre.

 

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Pour en savoir plus sur le raffinage du sucre de canne

 

 

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