Un matelot à la Loire.

Retour à l’envoyeur.

À Georges ...

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Il était une fois un Capitaine versatile, capable du meilleur assez rarement comme du pire le plus souvent. Nous allons vous en apporter la démonstration au travers d’une histoire qui court encore sur les quais de Loire. Tout avait commencé un jour de printemps, le Capitaine était d’humeur badine, il remontait la rivière au vent, poussé par un vent favorable. Son équipage, ce jour-là, n’avait pas à subir les sautes d’humeur, ce qui, il faut l’avouer, était chose assez rare.

Soudain, apparaît au détour d’un méandre, une toute petit embarcation, un frêle esquif plutôt, une sorte de coquille de noix plus appropriée au loisir qu’à la navigation. Le niveau d’eau était important, le Capitaine, dans un bon jour, décida de prendre à son bord le bonhomme et son curieux petit bateau.

Un courant de sympathie naquit bien vite entre les deux hommes d’autant bien qu’à un moment, le nouvel embarqué plongea subitement dans la rivière pour en remonter une amphore hermétiquement bouchée. Ce jour-là, sur le chaland on but un excellent vin, dont nul ne pouvait dire d’où il venait et quel âge il avait. Mais qu’importe, il était fort bon.

Un nouveau membre d’équipage faisait désormais partie de notre aventure. Le matelot trouvé sur l’eau se prénommait Jojo. C’est du moins ainsi qu’il se présenta. Il fut vite adopté grâce à ses pitreries et sa connaissance sans pareil des secrets de la rivière. Bien vite cependant, sa popularité à la fois sur le chaland mais plus encore dans les tavernes et sur les quais, posa problème au capitaine, qui n’aimait guère qu’on lui fasse de l’ombre.

Progressivement Jojo fut de plus en plus en butte aux griefs du patron. Quoi qu’il fasse, il recevait remontrances et propos peu amènes d’un homme versatile et imprévisible. Les autres mariniers ne comprenaient pas pourquoi Jojo ne changeait pas d’embarquement tant la vie à bord devenait un véritable calvaire pour lui. Il était toujours sollicité pour les manœuvres les plus risquées, c’est encore lui qui coinçait le bâton de marine dans les arronçoires, un exercice au cours duquel il n’était pas rare de perdre un doigt.

C’est un jour de gros temps, de fortes eaux tandis qu’à la remonte notre chaland allait passer sous un pont à la volée, une pratique encore plus risquée que toutes les autres manœuvres que l’accident que nous pressentions tous arriva. Le capitaine n’avait eu de cesse de crier après Jojo, lui demandant bien plus qu’à nous autres. Le pauvre garçon était exaspéré, à bout de nerfs quand il se vit confier la chose la plus délicate qui soit : grimper dans la mature pour descendre le girouet en plein passage sous le pont.

Personne n’avait compris cet ordre aussi absurde qu’inutile dans un tel moment et par dessus tout, mettant grandement en danger la vie de notre camarade. Celui-ci, habitué aux caprices d’un capitaine impitoyable tout autant que dangereux, s'exécuta sans broncher. Ce qui devait arriver, ce que sans aucun doute ce diable de mauvais homme espérait, arriva et notre camarade tomba dans les flots tourmentés et fut emporté par un courant impétueux.

Dans pareille circonstance, en ce temps-là, la manœuvre primait sur la vie d’un homme. Le bateau devait franchir l’arche marinière et nulle autre occupation devait perturber l’équipage. En dépit des ordres l’un de nous se précipita à la poupe et jeta dans la Loire ce qui pouvait lui venir en aide : un tonneau vide, une planche de rive, la cage dans laquelle avait été enfermé un cochon qui n’avait pas terminé le voyage. Tout cela dans l’espoir que Jojo puisse se saisir de l’un de ces objets flottants pour échapper à la noyade.

Malgré nos protestations, le pont franchi, le capitaine poursuivit sa route. Tout juste nous fut-il permis de prévenir les bateaux avalants que nous croisâmes du sort de notre malheureux camarade. Pour nous tous, il ne faisait aucun doute qu’il n’avait pas survécu tant la rivière était en colère et que l’endroit était inhospitalier.

Durant de longs mois, plus personne n’entendit quoi que se soit à propos de Jojo. Aucun corps n’avait été retrouvé en aval ce qui n’était pas surprenant en cette période de hautes eaux. Puis à l’étiage, plus surprenant, le mystère demeura tandis que personne n’avait entendu parler d’un bateau recueillant un éventuel naufragé. Pour nous tous Jojo était devenu un de ces nombreux disparus en Loire et nous l’avions beaucoup pleuré à l’exception de ce maudit capitaine.

C’est trois mois plus tard qu’un soir de grand brouillard, alors que nous avions accosté sur le quai de Recouvrance, juste sous le pont où s’était déroulé le drame que personne n’avait oublié que se passa une bien étrange chose. Je ne sais si vous allez me croire tant le récit que je dois faire vous semblera improbable…

Nous avions tous beaucoup bu. L’inactivité provoquée par les conditions météorologiques nous pesait. Il faut bien admettre que le souvenir du drame passé avait singulièrement aggravé notre humeur morose. Tout cela réuni nous avait sans doute poussé à boire un peu plus que de raison. Le capitaine n’échappait pas à la dérive collective.

C’est moi qui fut le premier témoin d’une incroyable apparition. De la même coque de noix sur laquelle autrefois nous l’avions trouvé, un spectre blafard ayant l’apparence de notre camarade Jojo abordait le chaland. J’étais totalement dégrisé. J’avais devant moi un revenant, surgi d’une purée de poix. Il y avait de quoi vous glacer les sangs.

Le fantôme, car j’étais persuadé que c’en fut un me parla d’une voix caverneuse, de celle qu’on dit d’outre-tombe : « Va me chercher ton capitaine et que personne ne le suive. Je veux le voir seul à seul ! » Je ne pouvais qu’obtempérer. Lorsque je vins chercher le chef dans la taverne la plus proche, personne ne comprit vraiment ce que je voulais. J’étais livide, je claquais des dents et tenais parait-il des propos incompréhensibles.

La seule chose que l’équipage comprit est qu’il se passait quelque chose d’anormal sur notre chaland car je le montrai du doigt à plusieurs reprises. Devant mon état, seul le capitaine se leva. Les autres étaient bien trop inquiets pour abandonner leurs chopines et leurs places. J’avais sans le vouloir rempli ma mission.

Ce qui se passa sur le bateau, nous le saurons jamais. Nous avons essayé de reconstituer la scène d’après ce que nous apprîmes par la suite. Toujours est-il que de ce soir-là, jamais nous ne revîmes le mauvais homme qui parlait si mal à ses matelots. Il abandonna son bateau et le métier pour aller garder des chèvres dans le sancerrois, le plus loin possible du quai de Recouvrance.

C’est quelque temps plus tard que nous revîmes Jojo en chair et en os. Il n’était donc pas mort. Il nous raconta qu’il avait monté une mise en scène pour se venger du méchant capitaine. Quand le matelot arriva sur le pont, il feignit encore de venir de l’autre monde, lui dit que depuis sa noyade il errait comme une âme en peine tant qu’il n’obtiendrait les excuses du responsable de sa mort.

À ces propos, le capitaine tomba à genoux, pleura beaucoup et finit par murmurer un « Pardon » presque inaudible. Jojo, jouant toujours la comédie lui dit : « Je vais pouvoir partir en paix vers l’autre monde ! » Sans un autre mot, il remonta sur sa coque de noix et disparut dans le brouillard. C’est sans doute à ce moment là que l’autre, déserta à jamais la marine de Loire.

Jojo retrouva sa dimension humaine peu de temps après. C’est tout sourire, qu’il nous retrouva un jour dans une autre taverne pour nous raconter le fin mot de l’histoire. Après sa chute sous le pont, grâce à la présence d’esprit du gars Gaston, il avait pu s’accrocher au fût vide. Il avait dérivé de longues minutes jusqu’à croiser la route d’un bateau dans lequel il fut chargé. Il réclama le silence expliquant ce qui c’était passé. La réputation de son tourmenteur avait suffi à ce que sa demande fut scrupuleusement respectée.

Il avait imaginé la vengeance qu’il mit à exécution quand le temps fut propice à son dessein. La mise en scène fonctionna à merveille, je peux en témoigner car moi aussi je mis quelque temps à m’en remettre. Mais contrairement à celui qui fut notre capitaine, j’allais m’en remettre en apprenant une vérité qui lui sera toujours caché. Le méchant homme vivant le reste de son âge avec le remords chevillé à l’âme pour peu qu’il en est une !

Fantomatiquement sien. 

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La Lanterne de Samonios © C'est Nabum

 

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