Mémoire de la grande guerre. Partie 3

La Grande Guerre du côté des femmes

Ce que Jeanne m'a confié

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Jeanne ma grand-mère est jolie, Jeanne est jeune. Elle sort un peu malgré le travail qui demanderait sa présence sans cesse. Elle rencontre Charles, ils se plaisent, ils s’aiment, ils se fiancent. C’est pure folie en cette période, une marque d’optimisme parfaitement déplacé. Charles n’est pas encore appelé sous les drapeaux,il pense sans doute que la guerre va s’achever sans qu’il ait besoin de s’y rendre. Pour l’heure, il aide les deux femmes, participe à la vendange, se montre assidu et prévenant vis à vis de son amoureuse. Est-ce l’ivresse d’un repas de fin de journée qui les a poussés dans les bras l’un de l’autre ou le désir d’échapper aux terribles menaces qui pèsent sur tous les jeunes hommes ?

L’amour se croit toujours plus fort que tout. Jeanne n’est pas plus inquiète que cela quand son fiancé part à son tour au front. Elle est certaine de le voir revenir. Il s’aiment même s’ils n’ont pas eu le temps de profiter pleinement de cet amour qui illuminera leur vie future, ils en sont persuadés. Elle attend son retour tout comme Marthe, sa mère espère retrouver son Gustave. Voilà les deux femmes dans la même espérance, partagée par toutes les femmes, mères, fiancées du pays.

Hélas, une lettre terrible, redoutée dans toutes les maisons arrivent chez les parents de son fiancé. Charles est l’un des 140 000 morts d’une terrible bataille, tombé le 22 juin 1916 dans les tranchées de la forêt de l’Argonne. La guerre, quant à elle, a fauché près de 1 700 000 de nos compatriotes dont 300 000 civils. Tous les villages de France ont eu leur lot de drames, Saint-Jean-de-la-Ruelle comme tous les autres villages français à l’exception notoire d’un seul, Beuzeville-au-Plain, en Normandie qui, miraculeusement, ne perdit aucun des siens. Charles est tombé sur le champ d’honneur, selon cette redoutable expression de ceux qui en réchappent. Il a donné sa vie à la patrie au lieu de la partager avec ma mère qui sera longtemps inconsolable. Elle continuera même de lui écrire en dépit de la terrible nouvelle. C’est sa manière de le garder auprès d’elle, de redonner vie au fol espoir qu’ils caressaient tous deux..

Elle m’a confié l’une de ces lettres étonnantes qu’elle s’était promise de brûler sans pourvoir s’y résoudre. Curieuse lecture pour un fils d’ailleurs qui doit son existence à ce drame. Je vous en lis quelques extraits.

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« Mon amour perdu.

 

Je continue de t’écrire alors que tu n’es plus. Ta vie a été fauchée, te voilà un des innombrables cadavres oubliés sur le champ d’honneur comme ils disent alors que je lui substituerais plus volontiers le mot horreur.

Je ne parviens pas à oublier nos merveilleux jours passés ensemble. Le temps ne fait pas son œuvre, je ne puis ni ne veux t’oublier. Je trouve un peu de réconfort auprès de tes parents que je soutiens. Ma présence à leur côté est une maigre compensation même si nous trouvons alors la force de sourire aux évocations passées.

Bien des familles autour de nous sont elles aussi dans la peine. Cette idée, loin de me sentir la seule victime d’un terrible malheur, me pousse à des colères sourdes. Pourquoi tant de morts ? Pourquoi ces jeunes hommes partis si tôt ? Pourquoi toi, mon amour, toi qui me manques à chaque instant.

J’aurais encore tant de choses à te raconter. Peux-tu seulement les entendre, là où tu es désormais ? J’ai mal de toi. J’ai peur de ce que sera ma vie future dans ce pays auquel on a arraché toute sa jeunesse. Repose en paix mon Charles adoré. »

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Les lettres des poilus sont une formidable source de connaissance. Non seulement nous ne pouvons qu’être admiratif devant la qualité de leur langue, l’attention donnée à l’écriture tout autant qu’à la gravité du propos. Les messages évoquaient bien des détails de la vie quotidienne, comme si ceux du front n’avaient d’autres soucis que la vie à l’arrière. Ils se soucient des commémorations et des procédures mises en place pour l’entraide, du rythme des saisons, des travaux des champs. Laissons nos deux amis vous expliquer cela.

Pour ma grand-mère, il convient de vivre à l’arrière en dépit de toutes ces cloches qui résonnent dans les quartiers, évoquant les drames lointains qui touchent chacun d’entre nous. Jeanne m’a raconté que ces appels lugubres de nos églises réveillaient à chaque fois en elle, le souvenir de son Charles. Il convient pourtant de continuer à vivre ne serait-ce que pour ceux qui ont sacrifié leur vie. Les sociétés d’entre-aide fonctionnent à plein régime. Il faut subvenir aux besoins de ceux qui ont tout perdu, tout en travaillant d’arrachepied pour maintenir les vignes en état.

Marthe et Jeanne ne ménagent pas leurs efforts et trouvent encore le moyen de participer à la vie de la cité. Jeanne s’est portée volontaire pour travailler dans un hôpital militaire qui reçoit des jeunes gens blessés au front pour une convalescence prolongée. C’est là qu’elle fera la connaissance de celui qui deviendra mon grand-père, oubliant peu à peu celui qui ne reviendra plus. Il s’appelle Robert, il a reçu une balle dans la mâchoire. Elle l’a traversée avant de se ficher dans la poitrine de son voisin qui n’en survécut pas. Robert a eu de la chance, le chirurgien au front a fait des prodiges, il ne sera pas un des pauvres bougres qui furent désignés sous le vocable parfaitement évocateur de « Gueules Cassées ! » La loterie de la vie avait accordé la vie à mon père, il y gagnera aussi le gros lot, ma grand-mère et un amour dont je suis aujourd’hui encore, la preuve vivante.

Car malgré l’horreur la vie continue son cours. Il convient de se montrer joyeux, de chanter parfois. La chanson La Madelon sera à ce titre un grand succès, une manière sans doute illusoire de se persuader que la vie pour les hommes n’est pas faite que de souffrances.

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=> Jacques La Madelon

 

Pour le repos, le plaisir du militaire,
Il est là-bas à deux pas de la forêt
Une maison aux murs tout couverts de lierre
Aux vrais poilu c'est le nom du cabaret

La servante est jeune et gentille,
Légère comme un papillon.
Comme son vin son œil pétille,
Nous l'appelons la Madelon
Nous en rêvons la nuit, nous y pensons le jour,
Ce n'est que Madelon mais pour nous c'est l'amour


Quand Madelon vient nous servir à boire
Sous la tonnelle on frôle son jupon
Et chacun lui raconte une histoire
Une histoire à sa façon
La Madelon pour nous n'est pas sévère
Quand on lui prend la taille ou le menton
Elle rit, c'est tout le mal qu'elle sait faire
Madelon, Madelon, Madelon !

Nous avons tous au pays une payse
Qui nous attend et que l'on épousera
Mais elle est loin, bien trop loin pour qu'on lui dise
Ce qu'on fera quand la classe rentrera
En comptant les jours on soupire
Et quand le temps nous semble long
Tout ce qu'on ne peut pas lui dire
On va le dire à Madelon
On l'embrasse dans les coins. Elle dit : "Veux-tu finir..."
On s'figure que c'est l'autre, ça nous fait bien plaisir.

 

Un caporal en képi de fantaisie
S'en fut trouver Madelon un beau matin
Et, fou d'amour, lui dit qu'elle était jolie
Et qu'il venait pour lui demander sa main
La Madelon, pas bête, en somme,
Lui répondit en souriant :
"Et pourquoi prendrais-je un seul homme
Quand j'aime tout un régiment ?
Tes amis vont venir. Tu n'auras pas ma main
J'en ai bien trop besoin pour leur verser du vin."

La Madelon, par le groupe Chansons en Barre © Compagnie Sans Lézard

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